Le
phénomène 2012 prend de l’ampleur. Des famillesinstallées sur
les hauteurs du Vallespirconstruisent de véritables abris pour parer
à unecatastrophe climatique jugée imminente. Le principeest simple:
stocker deux ans de vivres pourpouvoir survivre en période de crise.
L’une de cesfamilles a accepté de témoigner anonymement.
(Publié le 1er mars 2011, L'Indépendant)
Marie* s’est installée dans le Haut-Vallespir il y a 4 ans avec conjoint et enfants. Son climat, la beauté de ses paysages, sa culture catalane... Mais surtout ses recoins élevés et isolés! Tout concourait à séduire cette femme de tête et sa petite famille. Son projet ? Construire un abri susceptible de les protéger face à une catastrophe qu’ils jugent très probable : la fin « de ce monde » en 2012. Prolongeant la cave de la maison, leur abri s’étend sur une cinquantaine de m2. Marie est en avance; l’endroit est déjà très bien aménagé, avec toilettes, mini baignoire et poêle à bois compris. Bétonné, recouvert de pierres pour ne pas jurer avec l’environnement, l’abri est aussi très bien pensé en matière d’autonomie énergétique : «Les toilettes fonctionnent par récupération des eaux de pluie... Nous avons une cuisinière à bois, une pompe manuelle pour tirer l’eau des réserves et bientôt un four solaire », énumère-t-elle. Deux ans de vivres stockées dans la cave En arrivant en terre catalane, leur ambition était aussi de stocker au moins deux ans de vivres pour parer à toute éventualité. Et c’est chose faite. «Du riz, des pâtes, des boîtes de conserve, de la pâte à tartiner pour les enfants, quelques bouteilles de vin aussi. Et puis des matelas, du linge d’hiver, des chaussures, des livres, des jeux... Et s’il ne se passe rien, ce qu’on espère évidemment, on aura simplement de quoi faire des fêtes», sourit Marie. Comme elle aime à le répéter, «l’idée, c’est de ne pas avoir à s’en servir ».
| Sous le tapis de damier, une estrade dissimulant deux ans de vivres. |
Marie et
son époux ne font aucun rapprochement avec la fin du calendrier
maya. Ils croient en des données d’ordre économique et
climatique. Ils placent volontiers le film d’Al Gore, "Une vérité
qui dérange", comme une preuve des risques encourus. «On pense que
ça arrivera en 2012, en 2013, ou peut-être en 2015, lâche Marie.
On ne sait pas exactement. Mais nous savons seulement qu’il risque
d’y avoir une catastrophe climatique. La fonte des glaciers
provoque une montée des eaux. Il y a aussi le phénomène des taches
solaires, ces explosions plus importantes que la normale... Les plus
grosses taches sont prévues pour fin 2012! Cela risque de perturber
toutes nos installations électriques, prévient-elle. Ça veut dire
qu’on n’aura plus de lumière, de chauffage, ni de quoi cuire nos
aliments... Et les climatologues annoncent ensuite une période de
glaciation. »
Ces données, Marie les tient d’informations
propagées sur le web et de discours alarmistes de climatologues,
d’économistes, de politiques... Elle en est persuadée: le monde
tel qu’il est ne durera pas. Et elle n’est pas seule à le
penser. La sagesse des anciens Sur les hauteurs du Vallespir
essentiellement, mais aussi dans l’Aude et dans l’Ariège, cette
mère de famille affirme être en relation avec une cinquantaine de
personnes qui s’organisent, comme elle. La plupart auraient quitté
la vie urbaine pour s’installer dans les montagnes. «Certains font
des abris... Il y en a qui ne font que renforcer leur
rez-de-chaussée. D’autres construisent de véritables bunkers
totalement enfouis sous terre. D’autres encore s’en tiennent
seulement à faire des réserves de nourriture», précise- t-elle.
Ce qui les rapproche, elle l’évoque en termes de philosophie. «Il
faut s’inspirer de la sagesse des anciens. On n’a pas envie de
vivre dans la violence des villes. On n’a pas envie de bouffer des
légumes aux pesticides... Je crois qu’on a beaucoup à apprendre
de nos grands-parents, souffle Marie. Ici, dans la montagne, et même
dans les villages, les gens font leurs bocaux de confitures. Ils ont
des stocks de nourriture dans leurs caves. Ça n’a rien
d’exceptionnel. D’ailleurs, l’an dernier, lorsque nous avons eu
un mètre de neige en une nuit, on était bien content d’être
autonomes ». Si
certains voient ces mouvements d’un mauvais oeil, Marie n’en a
cure: «On travaille, nos gosses sont scolarisés, ils ont des
PlayStation, on paie nos impôts, on achète des mas dont personne ne
veut à 400 000 euros au moins... On ne fait de mal à personne. Et on
espère vraiment qu’il n’arrivera rien de dramatique en 2012.
Mais on est prévoyant».
*Le prénom a été modifié
pour respecter l’anonymat de la famille.
***
Véronique Campion-Vincent : «
Ça s’est emballé avec internet »
Véronique
Campion-Vincent, sociologue attachée à la Maison des sciences de
l’homme à Paris, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les
rumeurs et les théories conspirationnistes. Elle donne sa vision du
phénomène 2012.
Comment expliquer l’ampleur du phénomène ?
D’abord
il n’y a pas de censure. On fait peut-être passer les gens qui y
croient pour des fous, maison ne les met pas en prison. Au XVIIIe
siècle, on les aurait exécutés. Dans toutes les religions, il y
a toujours eu un jugement dernier et l’idée d’une fin du monde.
Et puis ça s’est un peu emballé avec internet. Mais c’est un
thème récurrent.Une façon de dire que tout peut recommencer...
C’est
de l’ordre de la rumeur ?
Oui. Le phénomène est tiré d’un bricolage
qui mélange des croyances mayas et des mouvements new-age. Le site
«2012» rapporte que de grandes pointures ésotériques se sont
réunies au Mexique il y a un an pour prévoir 2012. Cette conférence
regroupait apparemment des groupes d’origines et de mouvements très
variés qui se sont lancés dans l’élaboration de nouvelles
croyances. C’est comme pour Rennes-le-Château. L’histoire du
village a été réinventée par des Anglais dans les années 80, avec
la sortie de l’ouvrage «L’énigme sacrée ». Il y avait quelques
croyances locales mais c’est ce livre qui a commencé à évoquer
l’existence du Graal.
Pensez-vous qu’ils se basent sur des
allégations infondées ?
Non, ces croyances sont fondées sur le
catastrophisme écologique,économique et politique qui règne dans
nos sociétés. Ouvrez le journal Le Monde, il y a tous les jours un
expert qui dit que tout cela ne va pas durer. Et dans une position un
peu plus extrémiste, ces personnes y croient et prennent cela un peu
trop au sérieux. Certains en font aussi un business... Les croyants ne
saisissent pas toujours le côté marchand du phénomène. C’est un
champ qui rapporte. Le médium Jean d’Argoun organise des sortes de
circuits initiatiques à Bugarach pour 400 € la semaine. Il
accompagne à chaque fois une quarantaine de personnes. Les personnes
qui y croient font face à des réactions violentes.
Comment
l’expliquez-vous ?
Les gens rient en disant que c’est idiot... Ils
ont tendance à les caricaturer. En fait ils ne supportent pas qu’on
ait d’autres croyances que les leurs. Ça heurte leur vision du
monde. En France, à la différence des Etats-Unis, le
gouvernement mène une politique active de lutte contre ces
mouvements spirituels. On se souvient encore des suicides collectifs
de l’ordre du Temple solaire. Ça justifie les réactions
hostiles...
Pour aller plus loin: Véronique Campion-Vincent, «La
société parano», Payot, 2005.
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La
Miviludes place une trentaine de mouvements sous surveillance
A
un peu plus d’un an de l’échéance fatidique, la Mission
interministérielle de lutte contre les dérives sectaires - Miviludes -
a pris le problème à bras-le-corps. La fin du monde en 2012 sera le
thème principal de son prochain rapport, à paraître au mois de
mai. Comme l’explique Hervé Machi,secrétaire général de la
Mission, «ce n’est, après tout, que la 183e fin du monde annoncée
depuis le début du calendrier grégorien...C’est un filon largement
utilisé». Le risque? «Cela pourrait entraîner un phénomène
d’emprise psychologique à l’égard de personnes fragiles. Ça peut
aussi générer une escroquerie commerciale».Si l’idée même de
fin du monde l’inquiète, c’est surtout parce que le magistrat a
encore en mémoire le drame des suicides collectifs de l’Ordre du
temple solaire, en 1995, qui a provoqué la création même de la
Mission. Ou encore les 914 morts du Temple du peuple, en Guyana,en
1978. Hervé Machi confie qu’une trentaine de mouvements délivrant ce
genre de discours dits «apocalyptiques» seraient sous
surveillance,comme les Témoins de Jéhovah ou encore l’école
de pensée Ramtha.
«C’est compliqué car la plupart des
mouvements d’inspiration new-age qui profitent de l’approche de
2012 ne datent pas vraiment la fin du monde... Mais nous en
parlerons plus précisément après avoir présenté le rapport au
Premier ministre».
En Languedoc-Roussillon,
pour l’instant, Hervé Machi n’a constaté aucune dérive
dangereuse. «Nous surveillons beaucoup la zone de Bugarach,
dans l’Aude. S’il faut gérer, comme on le dit, un attroupement de
population,ça pourra créer des troubles à l’ordre public. Mais on
n’en est pas là. C’est vrai que c’est une région assez
ésotérique avec Rennes-le-Château, le trésor de l’abbé Saunière,
ça donne de l’ampleur au phénomène... Mais c’est aussi le cas de
la Bretagne. C’est vraiment un mouvement national », souligne-t-il.
La construction d’abris individuels, pour l’heure,Hervé Machi
n’en connaissait pas l’existence. «Mais on a déjà vu ça en
Espagne et aux Etats-Unis, alors pourquoi pas ici ?» reconnaît-il. Le
cap de 2012 n’est pas encore franchi,mais d’après le secrétaire
général,de nouvelles fins du monde sont déjà annoncées: les
années 2014, 2036 ou encore 2040 risquent de lui donner du fil à
retordre.Du côté d’Info secte Languedoc-Roussillon, Francis
Auzeville, le président, assure ne pas avoir été sollicité par les
maires ou d’éventuelles victimes sur le sujet. «Je pense qu’on
rencontrera des victimes d’escroquerie, mais après 2012», prévoit
le président.