25 novembre 2015

Contre Daech, les “Croisés”

Des Français s’engagent. Anatomie d’une croisade reliant Montpellier, Perpignan, Paris et l’Irak.
(Paru le 24 novembre 2015, Midi Libre).
Ian, Dwekh Nawsha



Sous le sceau de l’Assyrian French Legion (AFL), une dizaine d’anciens militaires sont
sur le point de rejoindre l’Irak. Trois d’entre eux sont originaires de la région Languedoc-Roussillon. Leur but: rallier les troupes de la milice chrétienne Dwekh Nawsha Irak, protéger les villages kurdes  de la plaine de Ninive, et faire reculer les soldats de Daech sur le front, du côté de Sinjar. Dans cette quête suicidaire, trois personnages clés encadrent le parcours de ces nouveaux combattants.
1. Ian, le porte-voix
Casquette vissée sur la tête, lunettes noires, pantalon kaki… Ian*, quadra montpelliérain, a longuement hésité avant d’accepter le rendez- vous. Il se définit lui-même comme membre de «l’état-major» de l’Assyrian French Legion. Au quotidien, ce père de famille travaille dans le bâtiment. Mais au début de l’année 2015, il décide d’embrasser cette mouvance naissante, créée via les réseaux  sociaux dans le but de protéger les chrétiens d’Orient. «C’est d’abord ma fibre chrétienne qui m’a poussé à m’engager. J’ai vu ces gens qui cassaient des églises, qui tuaient, qui massacraient. Et puis, l’inaction du gouvernement français a fini de me convaincre qu’il fallait faire quelque chose.» Ian participe alors à la création du groupe AFL, en lien avec la milice chrétienne Dwekh Nawsha Irak.
Rare civil de l’équipe, il est pourtant devenu l’un de ses piliers. Celui qui communique avec la presse, qui fait le lien entre nouvelles et anciennes recrues. Mais aussi celui qui écarte toutes les candidatures farfelues… «Actuellement, nous avons une trentaine de candidatures en cours d’examen. Ce sont d’anciens militaires pour la plupart, explique Ian. On écarte les mythomanes, les nazillons, les petits jeunes qui confondent Call of duty et la vraie vie… Je refuserai aussi un membre qui est trop marqué “Le Pen”. Nous avons tous des opinions politiques différentes, et il n’est pas question de devenir
le porte-drapeau de tel ou tel parti.» 
2. Philippe, la tête pensante
Au sein de l’AFL, Philippe coordonne. À 58 ans, le Bourguignon du groupe n’a plus l’intention de prendre les armes. Mais son charisme naturel et son expérience passée le précèdent, au point de l’ériger en «tête pensante». «J’ai pris la place dont personne ne voulait», sourit-il. Celui qui tape du poing, qui recadre, qui suit ses équipes à la trace tant en France qu’en Irak. En octobre, une dizaine de combattants était initiée au krav-maga dans une salle de sport de Perpignan en vue de rejoindre l’Irak d’ici décembre. Lundi 16 novembre, rebelote sur les hauteurs d’Amélie-les-Bains, toujours dans les Pyrénées-Orientales. Coïncidence? Pas vraiment. Philippe le confirme à demi-mot: «Trois combattants de la promotion “Jonas de Mossoul” sont originaires de la région Languedoc-Roussillon. Y compris le chef de ce groupe…» Trois combattants sur dix, les autres s’éparpillant aux quatre coins de l’Hexagone. D’ici la fin de l’année, ils viendront épauler les quatre soldats de l’AFL partis en Irak il y a tout juste deux mois. Et à ce stade, «Phil» sera bien plus qu’un leader charismatique. «Je suis le détenteur des testaments des soldats partis en Irak, confie-t-il. J’ai leurs dernières volontés au cas où il leur arrivait quelque chose… Je gère même les cartes bancaires de certains…»
Pour l’heure, les nouvelles du front sont bonnes. Un soldat français protège les villages kurdes de la plaine du Ninive, au côté des chrétiens de Dwekh Nawsha Irak. Les trois autres ont participé à la libération de la ville de Sinjar, plus au sud, extirpée des mains de l’État islamique ce vendredi 13 octobre. Ici, les Français ont été pris sous l’aile de soldats kurdes appelés Peshmergas. «Ils sont musulmans, mais ce sont aussi nos frères d’armes», sourit Philippe. Et en dépit des craintes suscitées par les attentats de Paris, l’homme souhaite «démystifier les combattants de Daech!» «Ils sont nombreux, mais ce ne sont pas des combattants. En une semaine, le groupe a compté quatre obus dont les goupilles n’avaient pas été retirées… Ce sont des amateurs. Et c’est ce qui me fait penser que malgré leur petit nombre, nos hommes sur place servent à quelque chose.»
3. Ninewé, passerelle franco-irakienne
Cette jeune femme d’origine assyrienne (chrétienne d’Irak) n’est pas encore trentenaire, mais son parcours est étonnant. Arrivée en région parisienne alors qu’elle n’avait que deux mois, Ninewé est une militante de la première heure. En 2013, la jeune femme livrait déjà bataille dans son pays natal au nom des chrétiens d’Irak. Et si elle a désormais troqué son treillis contre une vie de famille plus policée, elle n’a pas abandonné le combat. Membre actif de Dwekh Nawsha Irak, c’est elle qui a permis à l’AFL d’intégrer ce réseau de “résistants”. «On n’envoie pas les gens sur le front du jour au
lendemain. Une équipe a enquêté. On leur demande leurs papiers d’identité, leurs documents militaires… Et je peux vous dire que l’Assyrian French Legion est le seul groupe français à travailler
avec Dwekh Nawsha Irak (DNI)», confirme la militante. Alors Ninewé les bichonne. «Avant de partir, je leur ai donné un lexique français-anglais et araméen-français. J’ai fait le voyage avec eux par téléphone, jusqu’à ce qu’ils soient entre les mains de DNI. Et puis ils savent qu’ils peuvent  m’appeler jour et nuit.»
Dimanche dernier, deux jours après le massacre de Paris, François Hollande annonce le bombardement massif du fief de Daech en Syrie. Et soudain, le slogan des miliciens français résonne telle une prophétie : «Nous ne sommes pas seuls, nous sommes seulement les premiers. »
◗ (*) Les militants utilisent des pseudonymes.

Quels risques juridiques?
La loi n’interdit pas de séjourner en Irak ou en Syrie. Elle interdit cependant, depuis 2003, qu’un
Français soit rémunéré pour participer à un conflit qui lui est étranger. Car il s’agirait alors d’un
mercenaire, passible de 75000 € d’amende et de cinq ans de prison! Elle interdit également toute participation à une entreprise terroriste. Les miliciens partis combattre Daech ne devraient donc pas être inquiétés à leur retour en France, contrairement aux radicaux ayant fait le choix du jihad. Car les premiers ne représentent pas une menace pour le pays, contrairement aux seconds. Pour l’heure, concernant l’ampleur de ce phénomène, le ministère de l’Intérieur reste muet.

8 août 2015

Cap d’Agde, paradis perdu?



Les naturistes purs et durs déplorent une image trop sulfureuse. Déçus, mais pas vaincus.
(Publié le 8 août 2015, Midi Libre)

Photo d'illustration (Gratisography - by Ryan Mc Guire)

Quand Nadine se déplace en tenue d’Ève, elle retrouve la légèreté de ses 20 ans. C’est à peu près à cet âge qu’elle goûtait pour la première fois aux joies du naturisme, et cette liberté ne l’a jamais quittée. Cette liberté, et le Cap. Chaque été, depuis 45 ans, elle rejoint la plus grande station balnéaire d’Europe depuis sa Belgique natale avec la ferme intention de s’immerger dans un bain de soleil permanent. Mais à la question de savoir si le Cap est toujours le paradis des naturistes, Nadine répond: «Non. C’est une catastrophe! J’ai vu la construction des villas, qui n’étaient pas encore arborées dans les années 70… Et aujourd’hui les bars, et le tapage…» À 74 ans, et deux appartements agathois sur les bras, elle ne compte plus changer de crèmerie, mais elle est à deux doigts de l’implosion. «Vous savez, aujourd’hui j’ai honte de dire que je passe mes vacances au Cap d’Agde. J’ai peur que les gens croient que je suis… de la partie.» En ce matin d’août, les libertins sont encore probablement assoupis. Mais ils sont là, présents dans les esprits. Son amie, Annie, le confirme. «En journée, ça se passe très bien… Mais quand on sort dîner le soir, on nous dit que ce n’est pas une heure pour se promener avec des enfants… Alors qu’il y a 25 ans, c’était plein d’enfants par ici!» En vadrouille chez les commerçants du quartier, Roger se la joue “textile”. Mais en réalité, il est un résident permanent du village naturiste depuis 2002. «C’est un bordel à ciel ouvert. Ça a beaucoup changé. L’autre jour, j’ai croisé une femme sur une charrette, tirée par un homme qui faisait l’âne, ou le cheval, je ne sais pas trop. Il avait même un mors dans la bouche, sourit-il. Mais ce carnaval, au fond, on s’en fout. Le problème, c’est le bruit…» Pourtant, pas question de partir. «Je ne quitterai pas le Cap sur un échec», lâche-t-il. Du côté de l’office de tourisme, on assume. Christian Bèzes, directeur, balaie le problème d’un revers de main: «Il y a deux modes de vie, qui répondent chacun à une perception du naturisme. La société de 2015 n’est pas celle des années 70. Mais en réalité, il y a beaucoup plus de clubs libertins à Lyon, Paris ou Marseille qu’au Cap d’Agde. Ici, cela ne concerne qu’une poignée de personnes. » Une minorité extrêmement visible et particulièrement télégénique… Plus de 40000 vacanciers Au point de faire d’une partie de la plage, surnommée la baie des cochons, un véritable spot dédié au sexe débridé. Pas de quoi effrayer le directeur de l’office de tourisme cependant. «La fréquentation du village naturiste est en constante augmentation. L’été, nous accueillons plus de 40000 vacanciers.» Une clientèle très européenne, mêlant retraités, jeunes couples, célibataires, familles… Mais alors que le Cap d’Agde profite toujours d’un engouement croissant pour le naturisme, certains pratiquants ont fini par changer de paroisse. Yves Leclerc, vice- président de la Fédération française de naturisme, en est le témoin: «La mauvaise ambiance du Cap est un enchantement pour les propriétaires des logements du village naturiste de Leucate!» Car si la région dispose de multiples campings, elle n’abrite que deux villages naturistes. «Et Leucate est resté à taille humaine. Ce ne sont que des petites maisonnettes. C’est beaucoup plus familial… Au Cap, la situation s’est dégradée 10 ans à peine après l’ouverture. On a laissé se développer ces commerces et ces comportements. Aujourd’hui, il est difficile de faire machine arrière.» Pourtant, en se promenant dans les rues du quartier naturiste du Cap, il serait malhonnête d’insinuer que seuls les libertins y trouvent leur compte. Les commerçants, pour la plupart, se disent ravis. «Je n’accepterais pas qu’il se passe des choses dans mon restaurant, mais je ne refuse personne, confie Émile, patron du restaurant Le Calypso. Je ne vais pas scier la branche sur laquelle je suis assis!» De son côté, Olivier Oltra, directeur du camping du même nom, se refuse à parler de «problème». «Les personnes aux tenues extravagantes ne représentent pas un nombre si important que ça. Et même si nous avons une politique de puristes, je respecte les gens qui ont une autre façon de vivre leurs vacances. » Le patron de ce camping haut de gamme de 39 hectares s’est tout de même entouré de 5 “agents d’éthique naturiste” et d’une vingtaine de personnes chargées de la sécurité. «Les agents tournent en VTT pour vérifier qu’il n’y a pas de d’activité liée au libertinage, mais aussi pour faire respecter la nudité. Certaines personnes se baladent trop souvent en short, ou en paréo. Il est aussi hors de question que l’on dévie vers un centre de vacances textile. » Pendant ce temps, attablé sur la terrasse d’un restaurant, Nasser se dénude en public pour la première fois. Un mojito à la main, sa serviette en bandoulière tel un dieu grec, ce militaire parisien savoure l’expérience. «Je suis comme un poisson dans l’eau ! J’ai vu des choses un peu bizarres, c’est vrai… Mais je reviendrai.» 

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Naissance d’un phénomène
En France, le naturisme n’a été légalisé qu’en 1942. Et si le premier centre de vacances naturiste voyaitle jour 8 ans plus tard au nord de Bordeaux, la région Languedoc-Roussillon n’a pas tardé à s’engouffrer dans la brèche. Ici, c’est la famille Oltra qui a initié la mouvance en1956. Deux frères, Paul et René, possédaient des vignes près des marais agathois. Flairant les prémices d’un véritable phénomène, ils décidaient de créer le premier camping naturiste de la région. Il faudra attendre les années 70 pour que la mission Racine leur emboîte le pas. En 1972, cette dernière actait la construction du premier village naturiste de la région au Cap d’Agde : 70 hectares, 10 résidences. En 1974, même rengaine pour Leucate : 45 hectares, 10 résidences… Deux locomotives qui allaient faire des émules.

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En chiffres
780 000 - C’est le nombre de vacanciers naturistes qui débarquent en Languedoc-Roussillon chaque année. Si la France est la première destination au monde en la matière, dans le détail c’est la région Languedoc-Roussillon qui monopolise le haut du podium. L’été, ses 6 475 unités d’hébergement sont prises d’assaut. Ce secteur, en pleine croissance, génère 1360 emplois et 27 M€ de chiffre d’affaires par an. Au total, la région abrite 72 espaces naturistes, dont 24 centres hébergeant des vacanciers. Contre 23 en PACA et 15 en Midi-Pyrénées.