Les
naturistes purs et durs déplorent une image trop sulfureuse. Déçus,
mais pas vaincus.
(Publié
le 8 août 2015, Midi Libre)
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| Photo d'illustration (Gratisography - by Ryan Mc Guire) |
Quand
Nadine se déplace en tenue d’Ève, elle retrouve la légèreté de
ses 20 ans. C’est à peu près à cet âge qu’elle goûtait pour
la première fois aux joies du naturisme, et cette liberté ne l’a
jamais quittée. Cette liberté, et le Cap. Chaque été, depuis 45
ans, elle rejoint la plus grande station balnéaire d’Europe depuis
sa Belgique natale avec la ferme intention de s’immerger dans un
bain de soleil permanent. Mais à la question de savoir si le Cap est
toujours le paradis des naturistes, Nadine répond: «Non. C’est
une catastrophe! J’ai vu la construction des villas, qui n’étaient
pas encore arborées dans les années 70… Et aujourd’hui les
bars, et le tapage…» À 74 ans, et deux appartements agathois sur
les bras, elle ne compte plus changer de crèmerie, mais elle est à
deux doigts de l’implosion. «Vous savez, aujourd’hui j’ai
honte de dire que je passe mes vacances au Cap d’Agde. J’ai peur
que les gens croient que je suis… de la partie.» En ce matin
d’août, les libertins sont encore probablement assoupis. Mais ils
sont là, présents dans les esprits. Son amie, Annie, le confirme.
«En journée, ça se passe très bien… Mais quand on sort dîner
le soir, on nous dit que ce n’est pas une heure pour se promener
avec des enfants… Alors qu’il y a 25 ans, c’était plein
d’enfants par ici!» En vadrouille chez les commerçants du
quartier, Roger se la joue “textile”. Mais en réalité, il est
un résident permanent du village naturiste depuis 2002. «C’est un
bordel à ciel ouvert. Ça a beaucoup changé. L’autre jour, j’ai
croisé une femme sur une charrette, tirée par un homme qui faisait
l’âne, ou le cheval, je ne sais pas trop. Il avait même un mors
dans la bouche, sourit-il. Mais ce carnaval, au fond, on s’en fout.
Le problème, c’est le bruit…» Pourtant, pas question de partir.
«Je ne quitterai pas le Cap sur un échec», lâche-t-il. Du côté
de l’office de tourisme, on assume. Christian Bèzes, directeur,
balaie le problème d’un revers de main: «Il y a deux modes de
vie, qui répondent chacun à une perception du naturisme. La société
de 2015 n’est pas celle des années 70. Mais en réalité, il y a
beaucoup plus de clubs libertins à Lyon, Paris ou Marseille qu’au
Cap d’Agde. Ici, cela ne concerne qu’une poignée de personnes. »
Une minorité extrêmement visible et particulièrement télégénique…
Plus de 40000 vacanciers Au point de faire d’une partie de la
plage, surnommée la baie des cochons, un véritable spot dédié au
sexe débridé. Pas de quoi effrayer le directeur de l’office de
tourisme cependant. «La fréquentation du village naturiste est en
constante augmentation. L’été, nous accueillons plus de 40000
vacanciers.» Une clientèle très européenne, mêlant retraités,
jeunes couples, célibataires, familles… Mais alors que le Cap
d’Agde profite toujours d’un engouement croissant pour le
naturisme, certains pratiquants ont fini par changer de paroisse.
Yves Leclerc, vice- président de la Fédération française de
naturisme, en est le témoin: «La mauvaise ambiance du Cap est un
enchantement pour les propriétaires des logements du village
naturiste de Leucate!» Car si la région dispose de multiples
campings, elle n’abrite que deux villages naturistes. «Et Leucate
est resté à taille humaine. Ce ne sont que des petites
maisonnettes. C’est beaucoup plus familial… Au Cap, la situation
s’est dégradée 10 ans à peine après l’ouverture. On a laissé
se développer ces commerces et ces comportements. Aujourd’hui, il
est difficile de faire machine arrière.» Pourtant, en se promenant
dans les rues du quartier naturiste du Cap, il serait malhonnête
d’insinuer que seuls les libertins y trouvent leur compte. Les
commerçants, pour la plupart, se disent ravis. «Je n’accepterais
pas qu’il se passe des choses dans mon restaurant, mais je ne
refuse personne, confie Émile, patron du restaurant Le Calypso. Je
ne vais pas scier la branche sur laquelle je suis assis!» De son
côté, Olivier Oltra, directeur du camping du même nom, se refuse à
parler de «problème». «Les personnes aux tenues extravagantes ne
représentent pas un nombre si important que ça. Et même si nous
avons une politique de puristes, je respecte les gens qui ont une
autre façon de vivre leurs vacances. » Le patron de ce camping haut
de gamme de 39 hectares s’est tout de même entouré de 5 “agents
d’éthique naturiste” et d’une vingtaine de personnes chargées
de la sécurité. «Les agents tournent en
VTT pour vérifier qu’il n’y a pas de d’activité liée au
libertinage, mais aussi pour faire respecter la nudité. Certaines
personnes se baladent trop souvent en short, ou en paréo. Il est
aussi hors de question que l’on dévie vers un centre de vacances
textile. » Pendant ce temps, attablé sur la terrasse d’un
restaurant, Nasser se dénude en public pour la première fois. Un
mojito à la main, sa serviette en bandoulière tel un dieu grec, ce
militaire parisien savoure l’expérience. «Je suis comme un
poisson dans l’eau ! J’ai vu des choses un peu bizarres, c’est
vrai… Mais je reviendrai.»
***
Naissance
d’un phénomène
En
France, le naturisme n’a été légalisé qu’en 1942. Et si le
premier centre de vacances naturiste voyaitle jour 8 ans plus tard au
nord de Bordeaux, la région Languedoc-Roussillon n’a pas tardé à
s’engouffrer dans la brèche. Ici, c’est la famille Oltra qui a
initié la mouvance en1956. Deux frères, Paul et René, possédaient
des vignes près des marais agathois. Flairant les prémices d’un
véritable phénomène, ils décidaient de créer le premier camping
naturiste de la région. Il faudra attendre les années 70 pour que
la mission Racine leur emboîte le pas. En 1972, cette dernière
actait la construction du premier village naturiste de la région au
Cap d’Agde : 70 hectares, 10 résidences. En 1974, même rengaine
pour Leucate : 45 hectares, 10 résidences… Deux locomotives qui
allaient faire des émules.
***
En
chiffres
780 000 - C’est le nombre de vacanciers naturistes qui débarquent en
Languedoc-Roussillon chaque année. Si la France est la première
destination au monde en la matière, dans le détail c’est la
région Languedoc-Roussillon qui monopolise le haut du podium. L’été,
ses 6 475 unités d’hébergement sont prises d’assaut. Ce secteur, en pleine croissance, génère 1360 emplois et 27 M€ de chiffre
d’affaires par an. Au total, la région abrite 72 espaces
naturistes, dont 24 centres hébergeant des vacanciers. Contre 23 en
PACA et 15 en Midi-Pyrénées.
