Chaque 25 septembre, la France rend hommage aux Harkis, ces
indigènes qui ont combattu à ses côtés lors de la guerre
d’Algérie. Un mot comme un stigmate. Rencontres.
(Paru le 25 septembre 2016, Midi Libre)
Les
mains se croisent. Les regards s’interrogent et se jaugent… «Votre
article, il paraîtra aussi en Algérie?», questionne l’un d’eux.
«Moi je ne parle pas des morts, ni des personnes égorgées... Je ne
veux pas parler de tout cela», prévient un autre. Ils se nomment
Benamar, Miloud, Mohamed et au premier coup d’oeil c’est une
évidence : ces hommes plient encore sous le poids de l’Histoire. Pas
de détails sanglants donc. Pas question de ressasser les recoins les
plus sombres de ce douloureux pan d’histoire. Mais le trio accepte de
revenir sur l’exil.
Miloud n’avait que 17 ans
lorsqu’il s’engageait côté français. À 76 ans, il porte
désormais un regard lucide et serein. «Il fallait être soit d’un
côté, soit de l’autre. On était né en Algérie,mais on pensait
qu’on était Français. Moi, je ne connaissais pas les gens du FLN
(Front de Libération Nationale NDLR)», explique-t-il. Parmi ses
souvenirs les plus forts : le cessez-le-feu de 1962. Date fatidique à
maints égards. Si pour certains il est synonyme de joie, pour d’autre
c’est le début de la fin. L’armée française désarme aussi sec
les Harkis, et les abandonne à leur propre sort. Exécutions sommaires,
torture, prison… «On nous a ramassés comme des mouches. La guerre
était finie, mais dans les villages, tout le monde nous connaissait.
Mon principal souvenir, c’est que j’ai été fait prisonnier au
dernier moment. Prisonnier de guerre à Tlemcen pendant deux ans.
C’était le travail forcé. On a nettoyé toute la ville, les rues,
les rivières…». Et pour les aider à accélérer le rythme,
c’était à coups de manche de pioche. Le regard brillant, Miloud
n’en dira pas beaucoup plus… «J’ai souffert, je ne l’oublierai
jamais». C’est finalement l’intervention du Comité
international de la Croix rouge (CICR) qui sauvera sa peau. À l’été
1963, le CICR visite les principaux lieux de détention du pays, libère
les Harkis,et embarque ceux qui souhaitent rejoindre la France. Un
sauvetage in extremis dont se souvient Miloud comme si c’était hier.
Cette année-là, lui et 1300 autres“indigènes” s’exilaient
enfin vers l’Hexagone.
Mohamed, du haut de ses 79 ans, a oublié une
grande partie de son vocabulaire français. Et pour cause : lui ne
rejoignait la France qu’en 2002, après des années et des années de
galère. Au sortir de la guerre, pendant deux ans, il explore
chaque recoin de la prison de Sidi Bel Abbès. Les coups de manche
dont parle Miloud, il connaît bien. Son crâne, aujourd’hui désert,
en affiche encore les stigmates. Problème : au cessez-le-feu, tout
comme sa liberté, ses papiers se volatilisent d’un coup d’un seul.
«On m’a tout pris. Je n’avais plus rien pour pouvoir partir en
France. J’ai dû rester là-bas le temps de refaire mes papiers, mais
personne ne voulait me donner du travail ». Il lui faudra huit années
pour retrouver une identité fiable administrativement parlant. «Quand
tu es harki, tu ne peux pas parler et tu n’as aucun droit», résume
l’homme. Alors jusqu’ici, difficile de toucher ses
indemnités d’anciens combattant. «Tu peux faire tes papiers là-bas
aussi, rectifie son ami Benamar. Mais en Algérie, les anciens
combattants, ils ont la tremblote».
Benamar paraît être le plus affecté des trois. Les images
de la guerre semblent le hanter encore, au point qu’il ne se laisse
aller qu’à de rares commentaires. L’homme était rapatrié dès la
fin de la guerre. Et s’il ne passait pas par la case prison, il
goûtait pour quelques mois aux joies du camp de Rivesaltes. «C’était
bien », souffle-il. Si la remarque surprend, il faut se souvenir qu’à
l’époque, c’était les camps ou la mort. Cependant, lorsque
l’armée lui propose de rester dans ses rangs, il refuse. Il part pour Lunel et tente de reprendre les rênes de sa vie. «Moi,
je me suis sauvé tout seul», lance-t-il. Et s’il ne l’avoue qu’à
demi-mot, l’abandon, il en souffre encore. «J’ai dix enfants, et
certains n’ont pas de travail. Je ne demande pas à ce que l’on
fasse d’eux des ingénieurs, mais la France aurait pu nous aider un
peu plus…». Un sentiment de double peine en somme. La guerre,
l’oubli… Et puis cet insidieux moment de gène, face à
des populations d’origine algérienne qui n’auraient peut-être
pas choisi le même camp quelques années plus tôt. «Je suis contre
la guerre. Qu’est-ce qu’on a gagné? Je ne veux pas porter mes
médailles. Je suis un Arabe, pour moi c’est la honte». Résigné,
aujourd’hui Mohamed en sourit : «Le mot Harki me collera à la peau
toute la vie».
