Depuis le 14 avril, où un éboulement
de montagne a emporté les voies d’accès à Béroulf et au plateau
de Sainte- Sabine, 45 habitants de ces hameaux des Alpes-Maritimes
vivent isolés, sans eau potable ni Internet, comme il y a un siècle.
Et toujours pas de secours à l’horizon...
(Publié le 29 juin, Marianne)
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| On aperçoit la route coupée en contrebas. (Photos Prisca Borrel) |
Au premier abord, on se prendrait
presque pour Robinson Crusoé. Un sentiment d’aventure, une odeur
de sous-bois, les souliers comme avalés par le sol boueux…
Pourtant, des trois sentiers possibles pour rejoindre le hameau de
Béroulf et le plateau de Sainte-Sabine, rattachés à la commune de
Sospel, dans les Alpes-Maritimes, celui-ci est réputé être le
moins raide… Une fois arrivé sur la portion de route restante, le
marcheur a l’impression d’avoir déjà perdu 5 l de sueur.
Oublié, le grand bol de chlorophylle ! Effacé, le chant des
oiseaux, les accents bucoliques et tout le tintouin… Cette marche
est pourtant le quotidien des habitants locaux. Devenus des forçats
de la marche, ils sont rincés. Et déroutés, au propre comme au
figuré. Certes, il fallait être un amoureux de la nature pour venir
s’installer ici, mais pas forcément un as de la randonnée. Du
moins jusqu’au samedi 14 avril. Ce jour-là, à 6 h 45, un pan
entier de la montagne s’effondrait, entraînant avec lui l’unique
route desservant les hameaux. Par miracle, personne n’y circulait à
l’instant T. Malgré tout, pour les 45 habitants des hameaux, la
nouvelle fait l’effet d’une bombe. « Mon mari avait un
rendez-vous au village, mais c’est son apprenti qui nous a
prévenus, raconte Catherine Clermont, une habitante de
Sainte-Sabine. Il l’a appelé et lui a dit : “T’as plus de
route !” Et puis on s’est aperçu qu’il n’y avait plus de
montagne non plus à cet endroit… » En lieu et place de la voie,
une falaise. Une vision quasi surréaliste à laquelle les riverains
peinent à croire.
Mais de mémoire d’homme, son instabilité n’a
jamais été un secret pour personne. Ici, le sol est fait de gypse,
une roche tendre et calcaire utilisée dans la fabrication du plâtre.
La route s’affaissait régulièrement, et les municipalités
successives en colmataient les creux. Des rapports pointent du doigt
le danger depuis 1909 ! Et si certains pensaient qu’un rapiéçage
local suffirait, d’autres pressentaient déjà la catastrophe.
Térence Taricco, dit « Tonin », se souvient : « J’entends
encore mon beau-frère nous dire : “Un jour, la route, elle se
retrouvera dans la Bévéra [la rivière en contrebas].” C’était
il y a cinquante ans ! »
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| A gauche, Bruno Nissen, à droite, Tonin, deux habitants du plateau. |
Très vite après l’éboulement, la seule
certitude a résidé dans les délais… Longs, très longs ! Il
faudra patienter près d’un an avant de pouvoir circuler sur une
route flambant neuve, recréée aux frais de la commune, de l’Etat
et du département. L’information fut confirmée par la maire,
Marie-Christine Thouret, et par lepréfet des Alpes-Maritimes,
Georges-François Leclerc, venu goûter aux sentiers boueux le 22
mai. Mais, mis à part un début de calendrier et des vœux de
courage, peu de propositions affluent pour soulager le quotidien des
sinistrés. Les édiles et hauts fonctionnaires se bornent à
surveiller l’activité de la falaise et à monter mille dossiers
d’indemnisation. « L’enjeu était clair, explique la maire.
L’aventure va être longue… Soit nous faisions ce chemin
ensemble, soit nous abandonnions d’emblée le plateau. Mais, dans
ce cas, les résidents perdaient tout. »
Par la force des choses,
les habitants ont développé des trésors d’ingéniosité pour
trouver des solutions. Et, dès le 17 avril, l’association Les
Déroutés de Sospel était née. « Notre but est de faciliter la
vie des habitants du hameau et sur le plateau. On voulait un partage
d’argent, de compétences, d’idées… On essaie de jouer
collectif », explique Jacques Denaix, président de l’association
et entrepreneur local. Mettre la main à la poche Leur premier
challenge était d’arriver à circuler au-delà des hameaux en toute
autonomie, la plupart des véhicules étant restés bloqués sur les
hauteurs. « Lors d’une réunion en mairie, on a évoqué l’ idée
de l’hélitreuillage, mais tout le monde a fait les yeux ronds…
Alors on s’est débrouillé. » Sur l’impulsion des riverains,
avec en poche une enveloppe de 2 000 € attribuée par la mairie,
l’aventure a démarré. Dès le 9 mai, une compagnie d’héliportage
a descendu 18 véhicules de 1,3 t au maximum. A chaque remontée vers
les hameaux, les appareils emportaient des big bags remplis de
produits : 40 palettes d’eau, un cumulus, du bois de chauffage…
Spectaculaire !
Les opérations furent conduites par les deux
entrepreneurs de Béroulf et Sainte-Sabine, Jacques Denaix et Cyril
Clermont, qui ont mis à disposition du matériel et des hommes. Une
fois l’aide de la commune déduite, les résidents ont mis la main
à la poche pour régler la fin de l’expédition, soit 120€ par
véhicule. Une paille pour certains, mais pas pour tous… « Ce
n’est pas très logique si on y réfléchit bien. Parce que nous, on
n’a rien demandé. Avec ça, on remplit un chariot de courses »,
marmonne Dorothée Demeuse, agente hospitalière. Elle et son époux
étaient du voyage, obligés de faire descendre leurs deux voitures
pour pouvoir aller travailler. Le deuxième challenge des déroutés
consista ensuite à trouver une solution pour acheminer courses et
produits de première nécessité. Depuis la catastrophe, un portage
à dos d’âne apportait un peu de folklore au quotidien des
habitants, mais les caprices climatiques ont rendu l’expérience
trop aléatoire. Aujourd’hui, un hélitreuillage mensuel devrait se
mettre en place. Par solidarité, la compagnie d’héliportage
préviendra l’association lorsqu’un de leurs hélicos passera
près de Sospel, leur évitant ainsi les frais de déplacement. « On
a estimé le panier mensuel moyen de la ménagère à 100 kg.
Multipliés par 40 foyers, cela fait 4 t. Et l’héliportage est
facturé 100 € la tonne », explique Jacques Denaix. Toujours en
soutien, la mairie instaurera sous peu une aide mensuelle destinée à
couvrir ces frais. De quoi envisager l’avenir avec un peu plus de
sérénité…
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| De nombreux big-bags ont été hélitreuillés. Ici, du bois de chauffage. PB |
Désormais, difficile de la jouer solitaire. Non
seulement les déroutés n’attendent pas de solution extérieure,
mais ils révèlent une solidarité et un sens collectif nouveaux. «
En ce moment, j’essaie de voir s’il est possible d’hélitreuiller
des citernes de gaz et de fuel pour alimenter les chauffages cet
hiver, mais ça a l’air compliqué. A mon avis, il va falloir
oublier tout ça. Je pense peut-être installer une pompe à chaleur,
mais, si je négocie pour moi, je négocie pour tout le monde. Plus
on sera nombreux à vouloir ce genre d’installation, plus on aura
un prix intéressant pour faire venir un plombier jusqu’ici ! »
analyse le président de l’association. Mutualiser, s’entraider,
mettre en commun… La plupart des voisins ne s’étaient jamais
adressé la parole avant la catastrophe ; ils se croisaient en
voiture, se saluaient de loin. Un temps aujourd’hui révolu. Tout
aussi révolu est leur mode de vie d’avant ! Happé par l’éboulis
avec la route… Quand Michel Ghirardi, agriculteur à la retraite, a
appris que la montagne avait fini par céder, sa réaction fut «
schizophrène ». « Je suis un enfant de Mai 68, avec des idées
d’autarcie… Etre dans une situation d’isolement, c’est ce que
je recherchais. Mais, quand on attend quelque chose comme le messie,
on n’imagine pas toujours que ça va avec quelques inconvénients…
» confie-t-il. Parce que, en effet, si les hameaux n’ont jamais
été reliés à l’eau potable, personne ne s’était imaginé
devoir un jour remonter ces sentiers escarpés un pack d’eau sur le
dos… Il faut désormais penser logistique à chaque instant. « Je
fais régulièrement les courses, que je stocke dans le local de mon
agence immobilière en bas. Et je remonte quelque chose tous les
soirs », confie Catherine Clermont. Cette mère de trois
adolescentes, également adjointe à la mairie de Sospel, n’a plus
une minute à elle.
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| Anaïs et sa mère, Catherine Clermont, sur le chemin de l'école. PB |
Partir plus tôt, rentrer… toujours plus tard. Elle et ses filles se sont donc équipées de lampes frontales pour affronter les retours à la belle étoile. « Le premier mois, on a
vécu hors du monde… Il y avait plein de choses à organiser.
C’était le flou total. »
Autre impératif : si les déroutés ne
montent jamais à vide, ils redescendent souvent les bras chargés de
leurs détritus. Car le ramassage des poubelles n’est plus qu’un
souvenir ; tout comme la distribution du courrier, la livraison du
fuel ou du gaz… « Ça te fait revoir ta façon de vivre. Tu vis
autrement, avec moins. Tu vas à l’essentiel. En bas, j’ai
l’impression qu’ils ne réalisent pas », songe Laure Legrain. Un
sentiment partagé par de nombreux sinistrés. « Du coup, on devient
écolo. On essaie d’acheter des choses qui génèrent le moins de
déchets possible. Les suremballages, on évite. Parce que nous, on
doit les porter deux fois ! En fait, toutes les choses du quotidien,
que la société nous demande de faire rapidement, nous prennent
beaucoup plus de temps », explique encore Jacques Denaix. Dans le
local de cet entrepreneur à la voix de stentor, des habits de
parfait randonneur empilés dans un coin lui rappellent qu’après
sa rude journée de travail il faut encore grimper. « Je suis obligé
de me changer. Je ne peux pas me présenter comme ça au boulot ! A
terme, j’aurai un placard », sourit-il.
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| Florence Sébille ne peut plus travailler depuis l'éboulement, les matières de ses projets étant restées bloquées en bas. PB |
Des sourires, on en rencontre des tonnes sur les hauteurs de
Sospel. Mais ils ne tiennent pas toujours la distance. Un mois et
demi après l’effondrement, le contrecoup est rude. Toujours pas de
téléphone fixe, toujours pas d’Internet, et un réseau mobile
médiocre… Autant de désagréments qui accentuent l’isolement.
Florence Sebille, membre du bureau de l’association Les Déroutés,
le confirme : « Je ne me voyais pas rester les bras ballants… Mais
tout est en pause pour moi ! Depuis le 14 avril, je ne travaille
plus, je ne me suis occupée que de l’association et de tout ça.
C’est épuisant. Maintenant, il faut que je m’occupe de moi. »
Chez elle, elle crée des devantures de boutique selon des techniques
picturales anciennes et restaure des pièces patrimoniales. Mais,
depuis la catastrophe les matières de ses projets sont désespérément
bloquées en bas. « J’ai 8 t de plâtre stockées dans un local de
Sospel. Je dois aussi faire monter une plaque de verre de 1,75 sur
0,50 m pour un projet. Je dois créer un décor de 10 m de long pour
une enseigne… Comment je fais ? » Même question pour Madleen
Maggengo, 25 ans, qui s’installait ici il y a quelques mois
seulement pour rejoindre François, son compagnon. Elle était sur le
point d’y lancer un élevage canin. Aujourd’hui, le couple quitte
Béroulf le temps des travaux. « Partir, c’est le plus raisonnable
», assure la jeune femme. Non loin de là, toujours à Béroulf,
Gino Accorsi rencontre le même type d’angoisse. Pas de route, pas
de boulot. Après quatre ans de CDD à l’hôpital local,
l’éboulement l’a mis au chômage. « J’ai le genou en vrac. Je
ne peux pas descendre à pied tous les jours pour aller travailler…
En plus ma voiture était trop lourde pour être hélitreuillée,
elle est restée ici, avec nous… Moralement, c’est dur. » A
chaque fois qu’il évoque sa situation, l’émotion le submerge,
et il n’est pas le seul. Comme lui, de nombreux habitants du hameau
sont à deux doigts de flancher. Parmi eux il y a Denise Borgia, 72
ans, handicapée. Elle est la seule résidente à ne pas être
descendue depuis l’éboulement, car elle en est incapable. « Avant
je partais tout le temps en voiture… Aujourd’hui, je stresse
parce que je sais que je vais devoir quitter ma maison. J’ai pris
beaucoup de poids… Ma fille me dit qu’il faut faire quelque
chose, qu’elle ne me reconnaît pas. »
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| Le médecin du plateau, Patrice Bessi, reconnaît que cet isolement a provoqué des états dépressifs. PB |
La mort dans l’âme,
Denise partira… Des personnes en détresse, Patrice Bessi, médecin,
en rencontre quasiment tous les jours. Lui aussi vit sur les
hauteurs. Et si sa présence rassure de nombreux voisins, elle ne
suffit pas à soigner tous les troubles. L’homme le confirme : «
Il y a pas mal d’états dépressifs. Les gens sont à bout. Une
poignée de personnes ont eu des réactions violentes. Elles ne
veulent pas d’aide, se sentent démunies, s’enferment dans une
sorte de mutisme… » Affichée dans le bureau de Jacques Denaix,
une citation de Léonard de Vinci résume l’ambiance : « Ne pas
prévoir, c’est déjà gémir. »
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| A l'entrée du hameau, l'enfilade de boîtes aux lettres, désespérément vides... PB |






