Le cas de Mamadou Barry, jeune Guinéen
hébergé dans un foyer de Sète, dans l’Hérault, remet sur le
tapis la question du très controversé test osseux. Quand les
papiers qu’il brandit certifient qu’il n’a que 15 ans, cet
examen lui en donne plus de 18. Et le voilà passé du statut de
mineur fragile à celui d’escroc présumé...
(Publié le 3 août dans Marianne)
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| Mamadou Barry attend que la justice analyse ses pièces d'identité et réexamine son dossier... |
Scotché sur son smartphone, Mamadou
Barry a le regard fuyant. Un mélange de timidité et de fatigue. Car, en dépit des
apparences, qu’il ait 15 ans ou qu’il en ait 18, le garçon
n’aura jamais l’insouciance des jeunes de son âge. Assis devant
son Coca frais, il finit par se confier sans détour. «Je suis
d’abord parti pour aider ma maman. Elle est gravement malade. Je
voulais travailler, gagner un peu de sous.» Son voyage sera long et
rude. Guinée, Mali, Afrique du Nord… Là, il fréquente les
effroyables camps de Maghnia, en Algérie, et de Nador, au Maroc, où
il a vu périr son compagnon de route. « L’enfer », souffle-t-il.
Arrivé en Europe, il file droit vers la France parce qu’on y parle
sa langue. « Mais ce qui m’a le plus touché, ici, c’est d’être
accusé et mis en prison. Moi, je n’ai rien fait. Je suis sûr de
ce que je dis ! » lance le jeune homme. Après un mois et demi de
détention provisoire à la maison d’arrêt de
Villeneuve-lès-Maguelone, il est ressorti libre de son audience au
tribunal de grande instance de Montpellier, le mercredi 20 juin. Son
procès est repoussé à novembre, le temps pour les autorités
d’examiner les nouveaux documents apportés par la défense pour
prouver sa minorité. Le carnet de toute sa scolarité, un extrait de
naissance, sa carte consulaire aussi… Son délit présumé ? Avoir
peut-être menti sur son âge pour éviter un retour forcé au pays,
et bénéficier de l’aide sociale à l’enfance (ASE). La justice
le poursuit donc aujourd’hui pour « faux, usage de faux et
escroquerie »… Des accusations rejetées en bloc par les proches
de Mamadou, qui risque six mois de prison ferme et cinq ans
d’interdiction de territoire.
“Un gamin qui en veut…”
Pourtant, à ses débuts sur le sol français, l’histoire semblait
idyllique. Nous sommes fin novembre 2017 à Montpellier, Mamadou
discute avec un copain de galère non loin de la place de la Comédie.
Il est ici depuis peu, mais loge dans un hôtel aux frais de l’ASE.
« Je passais à vélo quand je les ai vus. Il faisait très froid ce
soir-là. Je me souviens de son petit blouson, de ses baskets sans
chaussettes. Ils étaient en train de se rassurer, de se dire que
tout allait s’arranger… Et moi, avec mon gros manteau, mes sacs
de courses, et ma petite vie bien rangée ! raconte Christelle Grèze.
Alors, je me suis arrêtée, je lui ai tendu mon numéro de téléphone
et je lui ai dit qu’ il pouvait m’appeler s’il avait besoin
d’aide. » Une proposition suivie d’effet quinze jours plus tard.
Un kebab partagé, beaucoup de livres aussi, des rendez-vous à la
médiathèque… Mamadou et Christelle ont tout suite accroché. La
mère de famille l’initie aux aventures de Tintin, Spirou, des
Schtroumpfs et les autres… Rapidement, elle présente Mamadou à
son époux et à ses deux filles qui, dès lors, le reçoivent chaque
week-end. De fil en aiguille se tissent des liens quasi familiaux, au
point d’accueillir le jeune homme dans leur maison de Lozère pour
deux semaines de vacances au grand air. « Il a un comportement
d’ado, j’en suis persuadée ! Il envoie des textos d’ado à ses
copains de collège, il regarde encore les dessins animés, il rit
parfois bêtement, comme un enfant… Il pleure devant Belle et
Sébastien ! »
Des convictions partagées par le personnel
enseignant du collège Jean-Moulin, qui s’est aussi largement
mobilisé pour soutenir le jeune homme : pétition, manifestation,
témoignages auprès du juge… « C’est un gamin qui en veut, il
est extra, soupire Agnès Hugon, sa professeur de français. Avec
certains collègues, on repensait dernièrement à l’histoire de
Mamoudou Gassama… C’est génial, ce qui lui est arrivé, c’est
sûr. Mais n’y a-t-il pas déjà quelque chose d’héroïque dans
toute cette traversée ? »
Du point de vue de la police aux frontières, visiblement pas. Car
lorsque le département de l’Hérault, en charge de l’ASE, s’est
penché sur le cas de Mamadou Barry, c’est uniquement parce qu’il
était mineur. Et bien loin de l’émotion des hommes, les réflexes
administratifs, eux, sont implacables. Quelques semaines après avoir
été accueilli à la Maison d’enfants à caractère social (Mecs) de
Sète, le jeune homme est littéralement cueilli. L’engrenage est
enclenché : visite médicale, examens, radiographies. Les chiffres ne
collent pas. La radio du poignet gauche le situe entre 15 et 19 ans,
celle de la mâchoire lui en donne 21… « Lors de sa visite médicale,
le médecin lui a même demandé de baisser son pantalon pour observer
ses parties génitales. C’est censé être interdit depuis 2016 ! »
s’offusque Christelle Grèze. Une proposition déclinée par le jeune
homme : « Je ne savais pas que c’était interdit,mais je ne voulais
pas me mettre à poil devant elle. Si le médecin avait été un
homme, je pense que je l’aurais fait », lâche-t-il.
Le
département de l’Hérault serait-il sous tension ? Cette tentative
d’examen le laisse penser. Cette tentative, et les chiffres, encore
et toujours. Au 31 mai 2018, l’institution prenait en charge 388
mineurs isolés, contre 340 en 2017, et…161 en 2016. Alors chaque
nouvelle arrivée est examinée de près, et l’âge de chaque
jeune, évalué par l’une des deux associations mandatées… Au
moindre doute, le dossier est envoyé au parquet, qui décide ou non
d’engager la fameuse batterie de tests. «Dans 98 % des cas, on
transmet au parquet une mesure de protection. Seuls 2 % ne sont pas
pris en charge », détaille un fonctionnaire de la direction des
Solidarités de l’Hérault. Mais, dans les faits, ce département
est l’un des plus répressifs. La juridiction de Montpellier est
l’une des rares à pratiquer la détention provisoire des jeunes
migrants dans les quartiers adultes, et ce malgré la présomption de
minorité.
Des tests “indignes”
Une sévérité d’autant plus
troublante que les méthodes d’évaluation de l’âge sont
décriées. « La science est incapable de trancher, martèle le Dr
Carine Rolland, généraliste engagée auprès de l’association
Médecins du monde. Il n’existe aucun moyen fiable de déterminer
l’âge d’un enfant. On estime que la marge d’erreur des tests
osseux est de dix-huit mois, mais c’est pire que ça. Une étude à
l’aveugle a montré qu’une même radio examinée par plusieurs
radiologues pédiatriques était analysée avec trois ans d’écart.
Donc, si les tests attribuent à un jeune l’âge de 19 ans, il peut
en fait avoir entre 16 et 22 ans ! » explique-t-elle.
Bref, la
méthode pèche d’un point de vue scientifique, mais l’éthique
aussi en prend un coup. « Ces tests instrumentalisent la médecine
pour la politique migratoire. Cela n’a pas de sens. C’est un
détournement ! » argue encore la généraliste. Et elle n’est pas
la seule à le penser. Depuis 2005, le Comité national d’éthique,
le Conseil national de l’ordre des médecins ou encore le Haut
Conseil de la santé publique ont émis de sérieux doutes quant à
la légitimité de ces tests. Dans son dernier rapport annuel, publié
en avril 2018, le Défenseur des droits Jacques Toubon les jugeait
encore « inadaptés, inefficaces et indignes». Qu’importe. Pour
l’heure, la justice n’a pas trouvé d’alternative. Alors, en
attendant de connaître la légitimité que le juge accordera à ces
données, Mamadou passera l’été auprès de sa «famille de cœur». A la rentrée prochaine, il pourrait même reprendre son poste
d’attaquant auprès du Racing Dockers de Sète.
