(Publié le 8 mars 2019, La Marseillaise)
Les
filles ont déjà regagné leurs lits, étirent leurs jambes contre
les couvertures de laine, se délassent un peu en attendant l'heure
du repas. A Montpellier, il est 19h quand la chapelle Saint-Jean
ouvre ses portes pour la nuit. Ici, pas l'ombre d'une sœur, ni celle
d'un prêtre. Depuis 2016, la « Chapelle » fait office de dortoir
pour les 14 femmes sans domicile fixe que le 115 confie à
l'association Caban (Centre action bénévole accueil de nuit).
Qu'importent les confessions ou les âges donc, les filles dont il
est question partagent un seul et unique critère : la galère.
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| Cette chapelle n'accueille plus que deux messes par an. Photos Prisca Borrel |
« Soit je partais, soit je mourais »
Myriam*
posait ses valises dans la chapelle il y a une semaine sans avoir
jamais connu la rue. « J'ai été enfermée à la maison pendant
10 ans. Je n'avais pas le droit d'avoir d'ami, de travailler, de
conduire... Je n'avais même pas le droit d'avoir d'enfants. J'en ai
pleuré pendant 10 ans ! Mon mari m'a fait comprendre que j'étais
nulle, que tout ce que je touchais devenait de la merde »,
résume la trentenaire, dont le sourire solaire ne laisse jamais
présager la violence passée. Depuis qu'elle lui a annoncé qu'elle
souhaitait divorcer, il y a 4 mois, elle vivait dans la peur. «
Ça devenait urgent. Soit je partais, soit je mourais... Je devais
prendre des somnifères pour pouvoir fermer l’oeil, mais dans la
chapelle je pose ma tête sur le matelas et je m'endors tout de suite
», lâche-t-elle. En seulement une semaine, Myriam s'est déjà
liée d'amitié avec la plupart des femmes hébergées, comme pour
rattraper le temps perdu. Ici, les rangées de chaises parfaitement
alignées entre chaque matelas font office d'alcôves. Un
détournement de prie-dieu pour pallier l'urgence sociale et créer
une intimité factice. Près du matelas situé pile en face,
Christelle déboule, un grand sourire aux lèvres. « Alors,
comment il va ? », s'enquièrent les filles agglutinées autour
d'elle. « Les médecins commencent à le réveiller. Il a ouvert
les yeux, mais il n'a pas encore parlé ».
Chaque matin,
Christelle règle ses problèmes de paperasses, mendie un peu en
centre-ville, avant de partir à l'hôpital retrouver son « Grégo
». Les complications d'une grippe coriace lui ont littéralement
écrasé les poumons. Il s'est effondré dans le parking du Polygone
qui lui sert d'abri de fortune. « Ça fait trois mois qu'on vit
là avec quelques copains polonais », confie-t-elle. Mais sans
Grégo à ses côtés, Christelle a préféré quitter le P3. « Je
ne pense pas qu'on me toucherait, tout le monde sait que je suis la
femme à Grégo et il est très respecté. Mais ça fait du bien
d'être ici », concède-t-elle.
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| Certaines femmes sont hébergées ici depuis plus d'un an. |
Violence et abus
En
dépit des apparences et des fines paillettes qui ornent ses
paupières, la rue, Christelle la connaît bien. A Toulouse, elle
était la reine des planques insoupçonnées, « au dernier étage
d'un immeuble, où personne ne passait. Ou bien sur un balcon caché
à l'arrière d'une salle de sport... En réalité j'ai un
appartement à Toulouse, mais ça fait quatre ans que je n'y vis
plus. Je ne peux plus. Trop de souvenirs, souffle-t-elle. J'ai
demandé à mon père de le vider avant la fin de la trêve
hivernale. Je lui ai dit de prendre les choses importantes, les
fringues et le matériel je m'en fous ». Christelle, qui fêtera
ses 40 ans cette année, a connu la violence, les coups, les abus...
« Quand des gens m'invitent chez eux je dis toujours non. Il
suffit qu'ils me mettent un truc dans la bière... Ça m'est déjà
arrivé il y a quelques années avec une clope. On m'a fait fumer
quelque chose de bizarre, je n'ai jamais su ce que c'était mais je
me suis retrouvée totalement paralysée. Je ne pouvais plus bouger
que mes yeux...» Un passé chaotique qu'elle a tenté de fuir en
quittant Toulouse, laissant derrière elle quatre enfants pris en
charge par les services sociaux. « Ma fille aînée a 18 ans,
elle va passer son bac cette année. C'est une littéraire, peut-être
qu'elle fera ses études par ici», songe-t-elle.
«Je n'ai peur que de Dieu»
Cachée
au fin-fond de la chapelle, Karima se repose sur son matelas à l'abri
de l'autel. Sans doute le lit le plus intimiste. Il faut dire qu'après
une année d'hébergement, la quinqua d'origine marocaine a eu le
temps d'en étudier tous les recoins. Comme beaucoup de femmes ici, ce
sont des problèmes de couple qui sont à l'origine de sa descente aux
enfers. « Mon mari est parti en France sans moi, se souvient
Karima. Il ne répondait plus au téléphone, je croyais qu'il était
mort. Alors je suis venue jusqu'ici, mais je me suis aperçue qu'il
s'était remarié et qu'il ne voulait plus me voir ». Jardins,
arrêts de tram,gare... Karima passera de nombreuses nuits à la belle
étoile avant de trouver refuge ici, bien déterminée à donner un
nouveau sens à sa vie. « Moi je n'ai peur que de Dieu »,
sourit la combattante le regard franc.Tout près d'elle, un peu
plus fragile, son amie Nina* peine à retenir ses larmes. Leur
parcours est proche. Tandis qu'elle débarque en France dans le
cadre d'un regroupement familial,le comportement de son époux
déraille. « Tous les soirs,vers 21h, il me demandait de
sortir.Je restais assise à l'arrêt de tramway, en pleurs, en
attendant qu'il me rappelle... Il a des problèmes psychologiques »,
explique-t-elle. Nina ne connaîtra jamais le froid d'une nuit passée
à même le sol, mais elle n'en était jamais très loin.« Parfois
un voisin me prêtait les clés de sa voiture pour que je ne dorme pas
dehors, confie-telle.C'est arrivé deux ou trois fois ».
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Au bout du chemin
A
21h pétantes, Yami, bénévole préposée aux repas,
dépose d'appétissantes verrines de crudités et de crevettes sur la
table. Alexandra* l'engloutit et reprend une pleine assiette de
légumes. La main sur son ventre arrondi, elle caresse les coups de
pied d'un bébé énergique.La Géorgienne est à 8 mois de grossesse
et devrait rapidement rejoindre un foyer adapté aux jeunes mères.Tout
comme Alexandra, Michelle sait qu'elle ne restera pas ici très
longtemps. « Je suis étudiante. Je suis ici depuis deux semaines,
mais je vais bientôt avoir un logement grâce au Crous, mon dossier
est en cours »,argue-t-elle. Certaines aperçoivent déjà le
bout du chemin.Leur parcours de rue sera peut-être moins long et un
peu moins pénible que pour d'autres.« Quand elles sortent d'ici,
c'est qu'elles ont un appartement relais,explique
Thibault Caizergues, responsable de l'association Caban. Nous
n'avons pas de date limite. Elles restent tant qu'elles en ont besoin
».A la sortie du lycée, celui qui hésitait entre deux
vocations,maraîcher et prêtre, avait l'intime conviction qu'il
devait coûte que coûte « aider son prochain». Et tandis
qu'en journée ses légumes bio poussent patiemment du côté de
Lattes,le soir il se mue en « protecteur »de ces dames le
temps que les associations locales leur trouvent une solution
durable.En dessert ce soir-là, les filles ont droit à des glaces.
Aïcha*engouffre son bâtonnet à la pistache avec gourmandise.
«Tu peux en avoir une deuxième. Tu en veux une à la vanille ?»,
lui propose Thibault. « Non...Encore Pistache ! »,
s'écrie-telle, lapidaire, devant une tablée hilare. A la chapelle, les
soucis n'empêchent pas les rires. Un bien que personne ne pourra
jamais leur voler. Antidote aux plus sombres coups de pompe.
*Prénoms d'emprunt


