30 avril 2020

A Palavas-les-Flots, rien que pour vos vieux

 Sur la côte héraultaise, Palavas, c’est un peu le royaume des aînés. Ici 42,8% de la population entre dans la catégorie des personnes les plus vulnérables face au Covid-19. Un vivier sociologique et électoral essentiel au bon fonctionnement de la cité balnéaire, qui renouvelait ses vœux à l’indétrônable Christian Jeanjean (maire de Palavas depuis 1989) dès le premier tour en mars dernier. Alors ici plus qu’ailleurs, la municipalité se retrousse les manches et se mue en véritable infirmerie.

Publié sur ledoc-info.com le 30 avril 2020 (photos PB)



Sur les quais de Palavas-les-flots, personne. Dans les rues, personne. Sur la plage… des mouettes. Comme de nombreuses communes aux quatre coins de l’Hexagone, la crise sanitaire a fait de cette station de 6 000 âmes (et plus de 50 000 en pleine saison) une cité fantôme. Il faut avouer que les Palavasiens respectent scrupuleusement les consignes. Et pour cause, ici la tranche d’âge « la plus vulnérable » face au Covid-19 y est surreprésentée. D’après l’Insee, les retraités  regroupent 42,8% de la population, contre 18% à Montpellier, ou encore 27% dans le département de l’Hérault. Des seniors plutôt aisés n’ont cessé d’y gagner du terrain ces dernières années, troquant leurs pavillons des villes pour une vie les pieds dans l’eau. Alors pas question de tenter le diable. Aux premières heures du confinement, les plus fragiles se sont littéralement barricadés dans leur demeure.

400 coups de fil tous les trois jours

 « Qu’est-ce qui vous arrive, vous pleurez ? (…) Respirez tranquillement, vous n’êtes pas seule, on va vous aider », assure Brigitte. Comme dans de nombreuses communes, Palavas a mis en place un numéro unique d’aide à la personne spécial « confinement ». Au standard, Brigitte Ricci, ex-directrice d’école à la retraite recense courses, casse et bobos du quotidien cinq jours sur sept. A l’autre bout du fil, la nonagénaire en larmes appelle pour une ampoule défectueuse, mais rapidement la solitude et l’angoisse la submergent. « Cette dame est seule depuis trois semaines (…) Dès que j’ai eu un peu d’empathie elle s’est effondrée. Elle ne va pas bien », souffle Brigitte. 

Dès l’installation du confinement, Marie-Claude Nougaret, adjointe aux seniors, a mis en place cette cellule de crise pour affronter la vague d’angoisse et d’embûches qui s’annonçait. Il faut avouer qu’elle a eu le nez creux. Présidente du club des aînés La Roseraie, celle que tout le monde nomme  « Maya » connaît son dossier sur le bout des ongles. Derrière elle, une douzaine de bénévoles et d’élus se mobilisent sans ciller pour mettre en œuvre une aide à la personne puissance dix.

Dès le départ, l’élue a repris le registre de la banque alimentaire, celui des personnes fragiles recensées lors de l’épisode de canicule, ainsi que le listing des 260 adhérents de La Roseraie. « En tout, cela fait une liste de 400 personnes que nous appelons trois fois par semaine pour vérifier que tout se passe bien », explique l’élue. Et visiblement, il y avait matière. Anne Bonnafous, ex-élue d’opposition ralliée à la cause du maire Christian Jeanjean, le confirme : « Dès le départ, on a nettement senti… comme de la panique », explique-t-elle.




Courses, petits bobos et réconfort

Depuis le début du confinement, la «cellule» a réalisé près de 200 interventions, soit une quinzaine chaque jour. Pharmacie, boulangerie, boucherie, épicerie… Beaucoup d’alimentaire, mais pas que. Une dame les sollicite régulièrement pour descendre ses poubelles, quand une autre, handicapée, a besoin d’aide pour réceptionner un matelas flambant neuf sur le point d’être livré à son domicile. « Je lui monte, et je fais le lit ? », questionne un bénévole. Faire le lit, livrer les courses, et bien plus encore. « Certaines personnes nous confient leurs carte bancaire et leur code pour qu’on aille retirer de l’argent à leur place et qu’elles puissent payer les courses », raconte encore Didier Gal, gendarme à la retraite devenu bénévole. « On a aussi fait réparer un appareil auditif et des lunettes par des professionnels que l’on connaissait alors que les boutiques sont fermées. Ils ne nous ont d’ailleurs rien facturé, c’est du bouche-à-oreille et de la débrouille ». 

Mais ce qui s’échappe encore et toujours de ces rencontres furtives, c’est le stress. La peur. « Parfois ce sont des gens en pleurs qui nous accueillent. Des gens perdus. L’un d’eux ne répond jamais quand on lui livre les courses. Il scotche une enveloppe sur la porte avec l’argent à l’intérieur, et il attend qu’on soit repartis pour récupérer ses sacs », poursuit Didier Gal. Ces livraisons et ces appels téléphoniques sont aussi l’occasion de repérer des situations de grande détresse. Comme cette sexagénaire, visiblement atteinte par la maladie d’Alzheimer et jusqu’ici livrée à elle-même. « Elle n’avait plus rien dans son réfrigérateur.  Elle était complètement perdue, elle n’avait même pas conscience qu’on était en pleine épidémie ».

« La seule issue, c’est la mort »

Dès le départ, deux Palavasiens, Jean-Marie Guiraud-Caladou, adjoint au maire, et Chantal Mène, bénévole, se sont aussi portés volontaires pour proposer un accompagnement psychologique plus poussé à destination des personnes les plus fragiles. Dans leur répertoire, une mamie isolée et seule qui n’avait parlé à personne depuis plus de 10 jours,  mais aussi des personnes en proie à des crises d’angoisse. Et puis ces gens âgés, affolées à l’idée d’être triés dans la catégories de ceux qu’on ne soignera pas en cas de saturation des services de réanimation.  « J’ai eu quelques appels à ce sujet, se désole Chantal Mène. Certaines personnes âgées passent leur journée devant la télévision, et elles me demandent si tout ce qu’on entend est vrai. Elles me disent : ‘Forcément, si on l’attrape, la seule issue c’est la mort. On ne s’en sortira pas parce qu’on ne nous sélectionnera pas’. Elles ne retiennent que ça… Je crois qu’il n’était pas très utile de marteler cette histoire à la télévision », s’indigne la bénévole.

Pour l’heure, fort heureusement Renée n’en est pas là. Pédalier mécanique, jardinage, et musique l’aident à s’évader virtuellement de son petit pavillon de bord de mer. Mais ce qui perturbe le plus cette mamie hyperactive de 86 ans, « c’est de ne plus avoir rendez-vous avec personne. » Pour plusieurs semaines encore, finie les trois chorales, la danse et les permanences du club de sport. « J’ai écrit un texte sur l’air de Zazie : ‘Je suis inutile, je tourne en rond, je tourne en rond », sourit-elle, consciente de bénéficier d’un cadre de vie privilégié malgré les circonstances. « Je positive, c’est dans mon tempérament. Mais si le confinement dépasse le mois de juin, je sais pas si je vais pas craquer ».