Après
une année d’enquête, Jean-Michel Décugis (Le Parisien), et Marc
Leplongeon (Le Point) signent Le Chaudron français. Ou la descente
aux enfers d’une petite ville de Camargue, ayant conduit à
l’épilogue tragique des huit jihadistes lunellois morts en Syrie.
(Paru le 11 septembre 2017, Midi Libre)
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| Jean-Michel Décugis, (photo S. Favennec) |
Expliquez-nous la
genèse de ce livre ?
J’ai grandi à Lunel et je n’ai jamais cessé
d’y retourner. D’abord parce que mes parents y vivent toujours et
puis parce que j’ai souvent écrit sur elle. Aujourd’hui, Lunel
fait partie des villes qui ont envoyé le plus de jihadistes en Syrie.
Ces 22 départs, rapportés à une localité de 25 000
habitants, représentent presque 0,1 % de la population. Et je fais
partie de ceux qui pensent que ce n’est pas un hasard. Les jihadistes
ne sont pas tombés du ciel !
En quelques mots, selon vous, comment
Lunel en est arrivé là ?
Il n’y a pas qu’une explication, mais la
première est que l’intégration a été un échec. Les populations
immigrées ont reçu un accueil très difficile. Je l’ai vécu. Je
raconte qu’à l’école Victor-Hugo, le premier enfant issu de
l’immigration avait reçu nos goûters dans la tête… Et puis on
n’a laissé aucune place à ces jeunes. J’ai connu dans les années
80, des militants socialistes et communistes qui revendiquaient une
implication dans les cités, mais qui ne donnaient jamais de position
éligible aux personnes issues de l’immigration dans leurs listes…
Aussi, je pointe du doigt la responsabilité des pouvoirs publics
qui ont, petit à petit, joué la carte du communautarisme pour acheter
la paix sociale.
Vous évoquez également ce radicalisme rampant, qui se
propageait déjà dans les années 90…
À l’époque on ne le savait
pas,mais une poignée de personnes fréquentant la salle de prière
de Lunel finançait le GIA (Groupe islamique armé NDLR) en Algérie. Lunel a
aussi eu deux imams radicaux. Ils ont été expulsés mais sont revenus
par la fenêtre. Et on retrouvera l’un de ces personnages, Nouar
Karoune, à la mosquée de Lunel au moment des départs en Syrie… Or,
dans les années 90, des documents attestent déjà que cet individu
était un sympathisant du GSPC algérien (Groupe salafiste pour la
prédication et le combat). Cet homme a été assigné à résidence
après les attentats de Paris.
Là encore, estimez-vous que les pouvoirs
public sont une responsabilité ?
Je pense que Claude Arnaud a joué la
carte du communautarisme. C’est lui qui a autorisé la création de
cette mosquée sans aucun contrôle. Il allait avoir la paix et il
allait pouvoir les laisser entre eux… C’est une erreur importante.
Je pense aussi qu’il a contribué à l’apartheid. Il y a, à Lunel,
un apartheid social, ethnique, racial… qui saute aux yeux ! On a
laissé faire du centre-ville un véritable ghetto.
Vous rappelez
également que ces jihadistes sont souvent partis pour des raisons
humanitaires. Ils pensaient pouvoir aider les populations locales. Mais
d’après vos sources et les écoutes aux quelles vous avez eu accès,
ont-ils commis des crimes ?
Il y a eu des exactions. Il y a eu des
décapitations, des captures, des meurtres… Lorsqu’on lit
les interceptions des enquêteurs, on les voit peu à peu perdre pied…
Cela se passe toujours de la même manière : à leur arrivée, on leur
colle des armes et on leur met les mains dans le cambouis… C’est
comme ça qu’on les tient ! Immédiatement, on leur fait comprendre
que s’ils essaient de rentrer en France, ils passeront par la case
prison. Pourtant, concernant le coup de filet de janvier 2015, on se
rend compte que cette filière que Bernard Cazeneuve jugeait «
particulièrement dangereuse » a fait pschitt… À l’époque, on
est dans le symbole. Il faut se souvenir qu’ils’agissait du
premier coup de filet depuis l’attentat de Charlie hebdo. Et il
montre l’impuissance des pouvoirs publics. Ce ne sont pas les
terroristes du Bataclan ! D’après l’instruction, on se rend compte
que ce n’étaient que des souris. Mais si on les avait laissé faire,
peut-être seraient-ils devenus des monstres… On ne peut pas le savoir
à l’avance !
Votre livre est clairement à charge. Contre
la municipalité de Claude Arnaud, mais aussi contre celle de son
prédécesseur Claude Barral. L’exercice n’était-il pas risqué
?
Ce livre est à la fois le témoignage de quelqu’un qui a grandi à
Lunel, mais aussi une enquête.Il est sans concession et tout le monde
en prend plein la gueule. J’aime Lunel et je n’ai pas écrit ce
livre pour gagner de l’argent sur le malheur des autres. Mais je
pense que tout le monde à une responsabilité dans cette histoire !


