14 avril 2016

« Nous sommes des survivants »


Laurent Amar est le père de Raphaël, un jeune Lunellois mort en Syrie, Stéphane Sarrade, celui d’Hugo, victime des attentats du Bataclan. Main dans la main, il sont allés à la rencontre de lycéens, à Lunel, pour raconter ces drames tels qu'ils les ont vécus. L'entretien a été réalisé à quelques jours de l'événement.
(Paru le 14 avril 2016)

Raphaël Amar, jeune lunellois mort en Syrie (DR).

Vous avez été, tous deux, touchés de plein fouet par la folie meurtrière de Daech. Mais de manières différentes. Qu’est-ce qui vous rassemble aujourd’hui ? 
Stéphane Sarrade : C’est d’avoir perdu un fils, d’abord. C’est aussi le chagrin, la douleur… Puis l’incompréhension. On ne pouvait pas s’y attendre. Nos enfants sont morts aux deux bouts de la chaîne en quelque sorte, mais pour moi, ce sont deux victimes.
Laurent Amar : Nos enfants avaient quasiment le même âge au moment de leur mort : 23 ans. Et bien au-delà de ça, ce sont deux histoires qui nous traversent tous, au niveau national, tant nous sommes choqués. On a tous pris conscience que nous n’étions pas à l’abri de ce phénomène. 
Vous vous rendez au lycée Louis-Feuillade de Lunel ce jeudi pour parler aux élèves. Pourquoi est-ce si important ?  
S. S. : Après le 13 (les attentats du 13 novembre, NDLR), je me suis dit qu’il serait intéressant d’avoir une démarche similaire à celle de Latifa Ibn Ziaten, la mère d’une victime de Mohamed Mérah. Et pour moi, c’était aussi important que cela se passe dans la région. Hugo vivait à Montpellier. J’ai aussi grandi dans l’Hérault, j’ai même vécu deux ans à Marsillargues, et j’ai vu les choses évoluer vers plus de misère, plus de fragilité. Et puis la ville de Lunel n’est pas neutre… Pourtant, je ne peux pas imaginer qu’un jeune de 15 ou 16 ans n’ait plus d’espoir au point de n’avoir que la mort pour exister. 

Hugo Sarrade, victime de l'attentat du Bataclan. (DR)


Que voudriez-vous leur dire ? 
S. S. : Ma seule ambition, c’est de leur parler du monde réel. Les attentats, ce n’est pas qu’un truc qui se passe à la télévision. Ce n’est pas Youtube, c’est la vraie vie! Des gens sont morts dans le métro de Bruxelles, à Paris. Il y avait des musulmans, des chrétiens, des juifs… Tout le monde peut être touché ! 
Quant à vous, Laurent Amar, j’imagine que vous allez axer votre discours sur les départs en Syrie… 
L. A. : À travers mon témoignage, je voudrais insuffler quelque chose de l’ordre de la précaution… de la prévention. Donner quelques clés pour les jeunes qui pourraient être confrontés à ces mécanismes et à ces discours dangereux. Il faut savoir que cela va très vite. Vraisemblablement, on en est même aujourd’hui persuadés, huit jours avant son départ notre fils n’avait pas l’intention de partir. Les choses se sont précipitées et Raphaël n’a pas eu le temps de la réflexion, ni du discernement. C’était en pleine période de Ramadan, il était donc beaucoup plus présent à la mosquée et en contact avec des personnes influentes et déterminées. Des gens ont influencé son cheminement. Aujourd’hui, le risque n’a pas disparu. 
Vous avez un second point commun : votre capacité à évoquer ces drames sans haine. Comment l’expliquez-vous? 
S. S. : On ne peut avoir de haine qu’envers des êtres humains… Or, pour moi, ce ne sont plus des humains. J’ai beaucoup de colère, mais pas de haine. Sinon, je ne serais pas en capacité de me reconstruire, ni de véhiculer les valeurs d’Hugo. L. A.: La haine ne ramènera pas mon fils ! Cette énergie doit être transcendée au service du combat qui nous anime : désigner les véritables responsables ! Vous avez suivi l’arrestation de Salah Abdeslam, l’un des auteurs des attentats de Paris, avec attention. Qu'avez-vous ressenti ?
S. S. : On m’a demandé si j’étais soulagé, j’ai répondu non. Je pense qu’il est important, lorsque le procès s’ouvrira, d’avoir quelqu’un dans le box des accusés. Une incarnation des responsables. 
Lunel a aussi été qualifiée de Molenbeek à la française. Était-ce justifié selon vous? 
L. A. : À travers mes échanges avec d’autres parents concernés, il est évident que des foyers géographiques sont apparus un peu partout en Europe. Et, malheureusement pour notre fils, Lunel en fait partie. Est-ce vraiment un Molenbeek à la française ? J’aimerais que la justice l’établisse clairement et nous apporte les réponses que l’on attend tous… 
Le massacre du Bataclan, c’était il y a cinq mois; la mort de Raphaël, un an et demi. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? 
L. A.: On est des survivants. On essaie de vivre et de se reconstruire avec ce vide incommensurable… Tous les événements qui se sont produits depuis - Charlie, les attentats de Paris, Bruxelles - tous ces drames nous rappellent celui que nous avons vécu.

Les deux entretiens ont été réalisés séparément, par téléphone, quelques jours avant la rencontre.

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