20 novembre 2019

SOS pédophilie : un numéro de téléphone unique pour répondre aux pulsions


Info Marianne ! En France l'expérience est inédite. Le 0 806 23 10 63, un numéro de téléphone non surtaxé, destiné aux personnes nourrissant des penchants pédophiles, entre en phase de test dans cinq régions. Le principe est simple : les aider à endiguer leurs pulsions pour éviter tout passage à l'acte. L’accouchement de cette action aura été difficile…

Sur marianne.net le 20 novembre 2

Photo d'illustration.
 Niek Verlaan, Pixabay


A la mi-temps d'un match de foot, un jingle pub retentit. Tandis qu'un homme assis dans le métro observe un garçonnet avec un peu trop d'insistance, la voix questionne : « Aimez-vous les enfants plus qu’il ne le faudrait ? ». Pas de politique fiction, c'est en Allemagne que cela se passe. Ces spots télévisés pourraient bientôt débarquer en France aux heures de grande écoute. Tandis que l'Angleterre se dotait du dispositif « Stop it now ! » (Arrête ça tout de suite) dès 2002, l'Allemagne lui emboîtait le pas avec son « Dunkelfeld » (Zone D'ombre) trois ans plus tard. Deux pays locomotives en termes de lutte contre la pédophilie.

Dix-sept ans plus tard, la France s'y met sous l'impulsion solitaire de la fédération française des Criavs (Centres ressources pour les intervenants auprès des victimes d'agression sexuelle), avec la mise en place d'un numéro gris, en 0 806, destiné aux personnes nourrissant des penchants pédophiles, pour les aider à les endiguer avant le passage à l'acte. Dès à présent, cinq centres volontaires (Occitanie, Centre Val-de-Loire, Nouvelle Aquitaine, Paca et Auvergne) expérimentent la phase de test. Quelques mois pour savoir si le dispositif fonctionne, et s'il est capable d'attirer des financeurs.
A la veille de ce 20 novembre, journée mondiale de l'enfance, et tandis qu'il s'apprête à dérouler son pacte dédié à la protection des mineurs, le secrétaire d’État Adrien Taquet s'est précipité in extremis sur l'initiative, pourtant en gestation depuis près de deux ans. « C'est lui qui nous a sollicités, détaille à Marianne Anne-Hélène Moncany, psychiatre et présidente de la fédération des Criavs depuis septembre dernier. Nous sommes allés le voir le 24 octobre et il s'est montré très intéressé par le numéro unique ». Intéressé au point de lui faire une petite place dans le cadre de son pacte. « Au bout de quelques mois, si l'expérience est concluante, nous lancerons le numéro au niveau national avec le secrétaire d’État », explique-t-elle.

"Sur un plan politique et démagogique, le message passe moins bien…" 

Mieux vaut tard que jamais, en somme. Car il faut avouer que la prévention n'a jamais eu le vent en poupe dans le domaine de la pédophilie. « Elle semble toujours trop chère. Sur un plan politique et démagogique, le message passe moins bien… Et c'est comme ça qu'on prend du retard », confie le docteur Mathieu Lacambre, chef du service de psychiatrie légale du CHU de Montpellier et ancien président de la fédération des CRIAVS. Une remarque lâchée en toute connaissance de cause, l'homme et ses collaborateurs se démenant depuis près de deux ans pour mettre en évidence l'urgence d'agir à la source du problème.

Aucun financement public

En juin 2018, l'idée de cette « helpline » a émergé parmi les propositions du rapport de l'audition publique « Auteurs de Violences Sexuelles : prévention, évaluation, prise en charge », conduite par la fédération et abritée au sein du ministère des Solidarités et de la Santé. Conviée, la ministre Agnès Buzyn n'avait pas fait le déplacement, le seul soutien dont ils avaient alors bénéficié se résumant à un prêt de salle. L'équipe a donc lancé le projet avec un financement public de… zéro euro. En matière de spot télévisé, les espoirs d'égaler les voisins britannique et allemand ont donc fondu comme neige au soleil.

« Nous avons réalisé des devis compris entre 150.000 et 300.000 euros pour des campagnes de communication télévisées, radiophoniques et d'affichage. Plus le numéro est accessible, plus nous aurons de chances de voir les gens appeler », résume Mathieu Lacambre. Et le médecin d'avouer sans cynisme : « Mais comme nous n'avons pas de financement pour le moment, nous communiquerons à la faveur des prochains incidents. L'actualité nous fournit malheureusement des opportunités régulières de communiquer là-dessus… ». Un regard partagé par Anne-Hélène Moncany, qui lui a succédé courant septembre, plus encline à « faire quelque chose à bas coût plutôt que de ne rien faire », et bien consciente que le dispositif ne pourra que s'améliorer. « Nous avons un numéro non-surtaxé, mais nous aimerions aller vers un numéro simplifié et accessible 24h/24 par exemple ».

Agir en amont de l'acte pédophile

En mai 2019, alors qu'une mission sénatoriale (« Infractions sexuelles sur mineurs commises par des adultes dans le cadre de leur métier ou de leur fonction ») en arrivait aux mêmes conclusions quant à la nécessaire prévention, les Criavs ont peaufiné en électrons libres leur projet et préparé leurs sessions de formation. Dès le mois de septembre dernier, les futurs répondants issus des quatre coins de l'Hexagone ont réalisé des jeux de rôle, appris à reconnaître les signes d'un patient totalement concerné par le dispositif, potassé l'arbre décisionnel pour pouvoir les orienter au mieux, et ont été sensibilisés au RUD - Risque urgence dangerosité -, un outil capable d'évaluer le risque suicidaire.

"Donner la possibilité aux personnes attirées par les enfants de dire : 'Là j'ai un problème'" 

Quant à l'instant T, lorsqu'un patient décroche le combiné, le principe est simple : lui répondre avec empathie, éviter toute discrimination au regard des préférences sexuelles, assurer un anonymat total et adopter « une attitude n'augmentant pas les sentiments de culpabilisation ou de honte », décrit le projet. « Au lieu d'arriver après coup et dans des délais trop longs, nous voulons nous attaquer aux causes », résume Mathieu Lacambre. Autrement dit, « donner la possibilité aux personnes attirées par les enfants de dire : "Là j'ai un problème et j'aimerais trouver de l'aide et des ressources" ».

Dans un deuxième temps, ce numéro unique sera accompagné d'un site Internet permettant aux auteurs potentiels d'acte pédophile de s'auto-évaluer. Des actions proches des dispositifs anglais et allemand, et qui ont porté leurs fruits depuis belle lurette. En Angleterre, si « Stop it now ! » n'a suscité que 58 appels la première année (en 2002), la fondation Lucy Faithfull, aux manettes du dispositif, dénombre aujourd'hui 2.000 à 3.000 appels par an et affirme rater de nombreux contacts par manque de répondants bénévoles. Sur les 11 premières années, ils avancent donc un chiffre de 35.000 appels, avec 80% de coups de fil provenant des populations ciblées. En Allemagne, fin 2018, le dispositif Dunkelfeld comptabilisait un total de 10.500 contacts via son site Internet, ses 11 lieux d'accueil et son numéro vert. Ces approches ont donné lieu à 2.894 évaluations et 1.554 offres de thérapie. L'histoire ne dira jamais si ces personnes seraient véritablement passées à l'acte ou pas, mais le doute justifie tous les efforts.

*** 

Mode d'emploi :

Le « numéro unique d'évaluation et d'orientation des personnes attirées par les enfants afin d'éviter tout passage à l'acte » est le 0806 23 10 63. Il s'agit d'un numéro « gris », non surtaxé, facturé au coût d’un appel vers un téléphone fixe. Restreint aux régions Occitanie, Paca, Nouvelle Aquitaine, Centre Val-de-Loire et Auvergne pour quelques mois, il sera ensuite étendu à l'ensemble du territoire national si la phase de test est concluante.





25 juillet 2019

Course camarguaise : ces enfants d’immigrés qui prennent le taureau par les cornes


Depuis 20 ans, les nouveaux As de la course camarguaise se nomment Mouloud, Sabri, Youssef, ou encore Zakaria… Enfants d’immigrés, ils se sont pris de passion pour ce sport profondément ancré dans le patrimoine local. Un symbole fort, que certains ne digèrent toujours pas dans ce milieu politiquement acquis à la cause de l’extrême droite.

(Publié le 25 juillet 2019 Le D'Oc et Mediapart)


Photo d'illustration, Pixabay


Dans le public, les chapeaux de cow-boy, les bottes épaisses, et autres chemises provençales sont légion. Les Camarguais les moins jeunes revendiquent encore leurs traditions de pied en cap. Mais lorsqu’un taureau frôle le fessier d’un coureur, le public retient son souffle comme un seul homme. « Avise! », s’écrit l’un d’eux en provençal. Un mot que la plupart des nouveaux champions de la course camarguaise ne connaissaient pas il y a quelques années encore. Depuis 20 ans, immigrés et enfants d’immigrés nord-africains manifestent un véritable engouement pour ce sport insolite, qui ne s’exprime que dans l’Hérault, le Gard, les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse. Le but ultime de ces hommes en blanc appelés raseteurs : chiper à la bête les attributs primés que les manadiers lui ont collé au frontal et sur les cornes. Depuis 1998, ils ont remporté 15 des 20 Trophées des As, Graal suprême récompensant le meilleur coureur de la saison. Daniel Simeon, entraîneur et organisateur de courses camarguaises depuis une trentaine d’années a vu l’arrivée de ces jeunes d’origine maghrébine comme un clin d’oeil à sa propre histoire. « Les vagues d’immigration ont toujours fourni les quotas de raseteurs… Dans les années 50, c’était les Italiens, juste avant l’arrivée des immigrés espagnols, dont je fais partie. Ces dernières années nous retrouvons donc les populations liées à l’immigration maghrébine ! Je pense d’ailleurs qu’on vivait comme eux dans les années 70, analyse le quinquagénaire. On était dans les villages, dans la rue, on ne restait pas enfermés à la maison… Et comme nous à l’époque, c’est souvent lors des fêtes votives qu’ils ont leur premier contact avec le taureau ».

« Mon pays c’est ici »

Dans ce terroir profondément traditionaliste, le contraste est saisissant. Ici, à chaque village sa salle Frédéric- Mistral, célèbre félibre du XIXe qui s’était donné pour mission «de relever et raviver en Provence le sentiment patriotique » (2). Ce terreau, naturellement propice aux arguments nationalistes, se confirme en 1989 lorsque Saint-Gilles (Gard) élit le premier maire FN de France. Une tendance qui n’a pas facilité la cohabitation avec ces nouveaux visages de la course camarguaise… En 1998 et 1999, Mouloud Bensalah fait donc office de pionnier. Ce sportif d’origine algérienne a été le premier de sa génération à remporter le fameux Trophée des As. L’occasion d’essuyer quelques plâtres. Dans l’arène, on lui lance de cruels : « Retourne chez toi ! ». «Les insultes racistes? Cela me motive encore plus. Je me suis toujours senti Français musulman, mais mon pays, c’est ici», affirmait-il dans L’Express en 2000. Observateur de premier plan, Daniel Simeon confirme : « Dans les années 80 et 90 c’était un peu compliqué. Aujourd’hui encore, on ne dira pas d’un mauvais raseteur qu’il est mauvais. On dira plutôt que c’est un ‘sale arabe!’ Ce sont des mots qui m’horripilent… Ici persiste une forme de racisme, mais il est quand même moins flagrant qu’il y a 20 ans. En général, avec le public le plus jeune, il n’y a plus de problème. Et je pense que ce sont les performances de ces sportifs qui ont participé à améliorer la situation », souligne-t-il, citant l’excellent Sabri Allouani, 10 fois vainqueur du Trophée des As entre 2000 et 2014. « C’est un très bon raseteur, que les gens aimaient.» Beaucoup l’aimaient et l’aiment encore, certes.… Mais pas au point d’étouffer les sifflets d’une minorité trop bruyante. En 2009, le même Sabri, excédé, annonçait qu’il quittait la course camarguaise dans les colonnes du quotidien régional Midi Libre : « J’arrête car je ne supporte plus les sifflets, confiait-il. Je me rends compte qu’après 9 Trophées des As remportés, on continue de me siffler. Je n’ai plus envie de ces huées injustes ». Après une petite pause d’un an, Sabri a finalement repris du service. L’appel de la piste était trop fort.

Lancers de tomates…

Dix ans plus tard, la situation s’est un peu apaisée, tout le monde l’assure. Mais si les agressions sont moins frontales, elles sont aussi plus insidieuses… Un sentiment partagé par le talentueux Radouane Errik, 31 ans, dont 14 passés dans les arènes. « Au début tout allait bien, jusqu’à ce que j’arrive dans des villages comme Le Caylar ou Aigues-Mortes (Gard)… Il y a une douzaine d’années, on nous jetait des tomates sur la piste ! Aujourd’hui on est plus respectés… Mais il reste parfois des sous-entendus, du genre : « Vous, vous n’êtes là que pour l’argent ». Une insinuation que ce passionné balaie d’un revers de main. « En fait, on restera des Arabes malgré tout… ». Avant même de mettre un pied dans l’arène, le Montpelliérain Zakaria Katif, dit Ziko, savait à quoi s’attendre. « On m’a briefé… Mais je ne me suis pas pris la tête. Je passe outre », sourit le jeune champion âgé de 25 ans. Quelques années avant de remporter le fameux Trophée des As, il est cependant pris à partie lors d’une course de ligue au Caylar. « Il n’y avait quasiment que des « rebeus » sur la piste, raconte-til. Et dans les gradins, un groupe de jeunes alcoolisés s’est mis à chanter la Marseillaise… Ce ne sont que des petites provocations dans le genre », tempère Ziko, qui ne veut pas y accorder plus d’importance… « Certains viennent te voir en te disant : je vote Front national, mais toi c’est pas pareil… Le soir même, ils se lâchent sur Facebook avec des messages appelant à sortir ses cartouches et à tirer sur les bougnoules ». Un amalgame empreint de haine, que Youssef avait relevé à la suite de la médiatisation d’un acte terroriste. « Après un attentat, ils ont tendance à tout confondre, confie cet As du millésime 2017. Et puis parfois, il n’y a pas de mot, mais on le voit dans le regard des gens…».

« Sale arabe ! », un mot encore impuni…

Non, la minorité d’intolérants n’a pas lâché prise. Il y a un an, le 2 août 2018, sur la piste de Marsillargues, dans l’Hérault, la tension est montée d’un cran entre le raseteur Youssef Zekraoui et un gardian. Jusqu’à ce que cet employé de manade, en charge des taureaux, lâche le si populaire « Sale arabe ! ». Sauf que cette fois-ci, l’affaire ne se résume pas à un simple échange abject. Fait exceptionnel, la commission qui instruit les sanctions disciplinaires au sein de la Fédération Française de Course camarguaise, a été saisie. « A ma connaissance, c’est la première fois qu’une insulte raciste remonte jusqu’à nous, assure Frédéric Niguet, vice-président. Cela ne fait qu’un an que nous avons revu le code disciplinaire. Avant nous n’avions pas de cadre précis pour sanctionner ce genre de chose ». Aujourd’hui, le gardian et le tourneur incriminés risquent une amende et une exclusion du monde de la course pour un certain temps. Mais ils n’écoperont finalement… que de sursis. Une remontrance symbolique plutôt faible, qui a fait grincer quelques dents, tant au sein de la fédération que chez les raseteurs. Car ces sportifs qui bouffent la poussière font désormais partie intégrante du terroir. N’en déplaise aux défenseurs de la Provence éternelle…

7 juin 2019

Apprentis curés, seront-ils les derniers ?


Les affaires de pédophilie impliquant des ecclésiastiques s’enchaînent et mettent à rude épreuve la vocation des séminaristes.Cette année, 828 apprentis curés s’apprêtent à entrer dans les ordres, malgré les scandales. “Marianne” a rencontré ces“appelés” de l’après.

Dans Marianne, le 7 juin 2019 

Photo d'illustration. Vladvictoria Pixabay


Au bout du fil, le diocèse de Toulouse est perplexe. « Quel sera le ton de l’article ? Je ne vous aurais pas posé cette question il y a un an et demi, mais les choses ont changé. On s’est pris coup sur coup», plaide la déléguée à la communication.Avant de poursuivre : « Le film de François Ozon [Grâce à Dieu] est terrifiant d’équilibre. Je dis à tout le monde : “Allez voir le film !”, parce qu’on n’a pas été à la hauteur... Mais les séminaristes sont jeunes, ils se sentent blessés. Il ne faut pas que votre article leur casse la gueule. »En plein centre-ville de Toulouse, les grilles du séminaire Saint-Cyprien s’ouvrent sur une sorte de bulle hors du temps. Dans le jardin, un jeune homme en soutane et sweat à capuche échange quelques passes de ballon ovale, tandis qu’un attirail de par-fait surfeur sèche au soleil. Cet ancien couvent du XVIIe siècle regroupe les séminaristes de 16 diocèses, d’Aix à Dax, et de Saint-Flour à Basse-Terre, à la Guadeloupe. Soit 56 apprentis curés, lancés dans un cursus de sept à huit ans avant de pouvoir arborer le col romain.Le rugbyman en soutane, c’est Jean-Vincent Raccurt, 25 ans. Diacre depuis presque un an, ce jeune homme originaire de Pézenas (Hérault) est d’ores et déjà autorisé à porter les attributs de prêtre. Il sera définitivement ordonné dans quelques jours. Aîné d’une fratrie de six enfants, il a ressenti l’appel lors de la « reconversion » de son père grâce à l’action d’un curé. « Mon père était un peu dépressif. On n’avait jamais beaucoup d’argent, c’était difficile... Mais, d’un coup, ça a remis du “bien” dans la maison. J’avais 7 ou 8 ans, et pendant une grosse semaine, je me suis dit que j’allais devenir prêtre... » Jean-Vincent passe son adolescence dans un collège public et partage ses weekends entre matchs de rugby et sorties avec les scouts. «C’était plutôt accepté par mes copains. Il m’arrivait d’être moqué, mais pas longtemps. A 15 ans, j’étais pas loin des 100 kg », s’amuse-t-il. Au lycée, celui qui avoue ne jamais avoir été une « star » ramène des bulletins corrects. Sans grande conviction, il tente les concours d’écoles d’ingénieurs pour s’engouffrer dans ce monde viticole qui le passionne. « Je pensais que je n’aurais jamais mes concours. Et je me disais que, si je devenais prêtre, ce serait par dépit. » Raté,il est admis partout ! Pourtant, trois mois plus tard, il entre au séminaire...

“Curé bashing”

Plus qu’un choix, un irrésistible « appel » donc. « On étudie sept ou huit ans après le bac ; on travaille entre 70 et 80 heures par semaine ; on n’a pas de vie de famille ; on est payé moins de 900 € par mois ; on a la retraite à 75 ans... On promet l’obéissance à un évêque et à tous ses successeurs ! Sur un plan humain, si on enlève la foi, c’est pas fou », reconnaît Jean-Vincent.Mais le relationnel et la gratification d’être considéré comme un « homme de confiance » compensent tous les efforts. Du moins, jusqu’à présent. Car, dans la rue, le ton a changé.En moins d’un an de soutane, Jean-Vincent a déjà connu les insultes : « Un jour, je marchais en ville, à Montpellier, et quelqu’un a crié : “Planquez les enfants !” » Il l’avoue, ces mots font l’effet d’une claque,« mais je n’enlèverai ma soutane pour rien au monde ». Il regrette cependant ce mélange d’amalgame et d’indifférence, sorte de « curé bashing » dont personne ne semble se soucier. « Je le dis haut et fort, je suis content que toutes ces affaires sortent. Une plaie ne peut pas cicatriser sans qu’on l’ait vidée de son pus. Mais, si on insultait un membre de l’Education nationale, est-ce que ça passerait ? Je ne crois pas. Pourtant, il y a aussi beaucoup d’affaires... »

Les couloirs du séminaire regorgent d’anecdotes de ce genre. Le supérieur lui-même, le père Stéphane Ayouaz, se dit... « fatigué ». « Quand je sors, je mets une écharpe pour qu’on ne voie pas mon col... Ma vie, je l’ai donnée au service des gens. Ça me fait mal.Je n’ai rien à voir avec ces prêtres », souffle-t-il. Une tendance qui n’empêche pas la plupart des séminaristes d’afficher un optimisme sans faille. A la question de savoir s’il s’est endurci les mois passants, Jean-Vincent Raccurt s’emporte. « On ne se blinde pas parce que cela signifierait qu’on s’attend à ce que rien ne change. Si c’est ça, je me casse », lâche-t-il,profondément convaincu du contraire.
Dans le réfectoire, les silhouettes se reflètent comme dans un miroir sur des carreaux de ciment ciré. Malgré l’austérité des lieux, il y règne un petit air de colonie de vacances. En une chorégraphie bien huilée, les séminaristes récupèrent leurs ronds de serviette dans de petits casiers, avant de rejoindre leur table. Ici, chaque parcours est unique, mais le discours, univoque : l’Eglise vivrait une grande période de purification !“Des actes abominables”La barbe bien fournie, le cheveu long et soyeux, la carrure imposante, il faut l’avouer, Ludovic Hernandez n’a pas la gueule de l’emploi. Ex-tenancier d’un bar-restaurant à Minerve, dans l’Hérault, le trentenaire n’a pas été élevé dans la foi. L’appel, il le connaîtra à l’âge adulte lors d’un voyage quasi initiatique au fin fond de l’Australie. « Je ne sais pas comment je me suis retrouvé à travailler dans un motel qui servait à moitié de bordel en plein milieu du Queensland. » Puis il est monté dans un camion et s’est retrouvé dans une immense ferme à rassembler tant bien que mal 23 000 têtes de bétail. Une accumulation d’heureux hasards en somme, qu’il nomme « providence divine ».De retour en France, il contacte l’évêque. C’était il y a cinq ans et, à cette époque, Ludovic était bien loin d’imaginer la vague de scandales et de révélations.« En 2017, l’émission “Cash investigation” sur les prêtres pédophiles m’a beaucoup marqué. Après sa diffusion,des amis m’ont appelé et m’ont dit : “Tu te rends compte dans quoi tu t’engages ?” » raconte Ludovic.L’inquiétude est certes palpable, mais pas au point d’instiller le doute dans son esprit. « L’Eglise,c’est le corps du Christ. Certains de ses membres ont commis des actes abominables, et cela a un impact sur le corps tout entier. Mais cela va nous permettre de nous purifier, lâche-t-il. Il n’y aura pas de chômage pour les prêtres. » Une conviction partagée par bon nombre de ses camarades, à l’image du jeune Aymar de Langautier, 25 ans : « C’est comme des points noirs sur un mur blanc. On ne voit que ça ! C’est vraiment douloureux, mais cela n’a jamais remis en cause ma vocation et mon envie de devenir prêtre... Il va falloir qu’on mette les bouchées doubles. »

L’angoisse du “pétage de plombs”

D’après le père Stéphane Ayouaz, entre la première et la dernière année, 40 % des séminaristes abandonnent. Depuis la rentrée, trois jeunes ont déjà jeté l’éponge. Deux par choix, mais le troisième... « Nous l’avons arrêté. On ne le sentait pas. » A demi-mot,on craint le mauvais casting. «Le séminaire attire parfois des fous. Certains voient du spirituel partout. On en a eu plein et on ne les garde pas », confie Jean-Vincent Raccurt. Car, si l’érosion des vocations est manifeste, pas question de s’agripper aux brebis égarées pour faire gonfler les chiffres. Aujourd’hui moins que jamais.
Cette folie, Pierre Cussonnet, 25 ans, ne peut s'empêcher d'y penser. Marinière, mocassins, fines chaussettes en fil d’Ecosse... Sous ses allures de jeune premier, le garçon se révèle affable et doté d’une sincérité sans filtre. « En une seule semaine, début mars, on a l’évêque de Cahors qui a demandé à un prêtre de se retirer [pour manquement à ses engagements sacerdotaux], on a eu le verdict du procès du cardinal Barbarin, et on a eu ce documentaire sur les religieuses abusées diffusé sur Arte... Je ne suis pas entré au séminaire pour ça ! Tous ces prêtres paraissaient sympathiques, exemplaires... Qu’est-ce qui a fait qu’ils ont eu cette double vie ? Est-ce que je ne prends pas un gros risque, moi aussi ? Est-ce que je pourrais craquer ? Péter les plombs ? » Ces angoisses furtives et irraisonnées traversent l’esprit du jeune homme dans ses moments de doute. Avant d’être balayées d’un revers de main : « Tout homme a ses blessures. J’ai aussi des faiblesses, mais cela ne fait pas de moi un criminel. »

Philo, psycho... sexo !

La vie de ces futurs prêtres semble aller à contre-courant de celle des jeunes de leur âge. Si certains fréquentent la feria de Béziers, sont abonnés à Netflix ou partent en week-ends entre potes, ils font aussi le deuil d’une vie de couple et d’ambitions passées.Sans compter qu’ils devront vivre encore un bon boutde temps avec le spectre de la suspicion... Autant d’appréhensions qui ont poussé Rome à renforcer la formation humaine au sein de leur cursus. A Toulouse,ce volet est essentiellement assuré par deux femmes,l’une sexologue, l’autre psychologue. Enseignante au séminaire depuis onze ans, Marie-Aude Binet ne prend en charge les élèves du premier cycle que depuis l’an passé. «Avec Paris et Nantes, Toulouse fait partie des séminaires qui proposent des enseignements assez poussés en matière de sexologie. La plupart des séminaristes ont déjà eu une vie professionnelle et affective, et sont bien plus au courant que leurs prédécesseurs d’il y a cinquante ans. » Adepte du franc-parler, l’experte leur annonce : « Vous n’aurez pas de tendresse avec des femmes, mais vos pulsions sexuelles ne vont pas s’arrêter. [...] Il faut accepter que les fantasmes et les rêves érotiques existent. » Terminé le tabou de la masturbation ! « Je leur dis : cette érection matinale ou nocturne, qu’est-ce que vous allez en faire ? La masturbation, si c’est une fois de temps en temps, on peut se dire qu’on n’a pas résisté. Mais, si c’est répété et que cela devient une addiction, c’est plus problématique »,poursuit-elle, bien plus encline à parler d’effort que d’« interdit ». Même spontanéité pour évoquer les scandales de pédophilie. « Ils ont conscience des autres et de leurs actes. Il ne peut plus y avoir de déni », promet-elle.Ici, sexologue et psychologue se tiennent à la disposition des séminaristes pour répondre à leurs interrogations et soulager leurs angoisses. «D’ailleurs, s’ils veulent consulter, nous prenons en charge une partie des frais », ajoute le supérieur. Un besoin que les plus jeunes ne cachent pas. Parce que, irrémédiablement, à un moment ou à un autre, ces apprentis prêtres sont en deuil. A 39 ans, Daniel Esquivel-Elizondo n’est encore qu’en deuxième année. Il faut dire que cet ancien ressortissant mexicain, naturalisé belge, a passé plus de dix ans comme ingénieur chez Toyota, à Bruxelles.
Dix années à élaborer « le cahier des charges sémantique et émotionnel autour de la prochaine voiture », explique-t-il. De la « beauté des voitures », il passait donc à « la beauté des âmes », mais pas sans quelques perturbations. « Renoncer au choix de la vie de famille a demandé beaucoup de ressources en moi. Ce qui va me manquer, c’est aussi les soirées salsa et bachata ! […] Oui, un prêtre a le droit de danser, mais pas la kizomba quand même. » Exit les déhanchés torrides, il faudra s’y faire. Pour Ludovic, l’ex-barman, le plus difficile a été d’abandonner l’idée de fonder une famille. « Ça fait cinq ans que je vis mon célibat. Le plus gros deuil,que je n’ai pas complètement fait d’ailleurs, c’est celui de devenir papa. Mais, moi qui voulais avoir 12 enfants,je vis avec les paroissiens une paternité différente... »Longtemps tiraillé entre la vocation et l’union, Pierre s’est lui-même déjà laissé aller à une histoire de cœur :« Quand l’horizon se fait plus sombre, je repense à tout ça. Est-ce que je n’aurais pas dû m’engager avec elle vers le mariage ? Mais non. Mon choix le plus juste, c’était l’Eglise. Pour toute la vie. »

“L’accumulation nous accable”

En France, la formation de ces apprentis prêtres représente en moyenne 25 000 € par année et par tête, financée par les diocèses de rattachement. S’ils sont évidemment nourris, logés et blanchis, ils bénéficient aussi d’un remboursement de leurs frais de déplacement vers les paroisses, chaque week-end, et d’une bourse de 200 € par mois pour les à-côtés. Sur les 828 séminaristes que comptent les 31 maisons de formation du territoire, seulement 606 sont français. A titre de comparaison, ils étaient plus de 1 000 au début des années 90, 976 en l’an 2000, ou encore 788 en 2010... Un amenuisement qui a provoqué la fermeture de certains établissements, comme le séminaire de Lille à la fin de l’année, celui du Prado, près de Lyon l’an passé, ou celui de Caen en 2015. Cette érosion s’expliquerait d’abord par un recul du religieux dans une société «hypersécularisée », analyse le père Jean-Luc Garin, secrétaire du Conseil national des grands séminaires. Mais les scandales ne jouent pas non plus en la faveur du sacerdoce. « L’accumulation des faits nous accable. C’est sûr, cette génération sera marquée au fer rouge par ces révélations sordides. [...] L’attention aux victimes sera portée dans leurs gènes », argue-t-il. Des promotions particulièrement combatives en somme. Et qui auront la lourde tâche de repenser laplace de l’Eglise dans la société actuelle. « Notre défi aujourd’hui est d’en faire des missionnaires. Un certain nombre de jeunes séminaristes nous demandent : “Est-ce que je vais passer ma vie à fermer des églises ?” Non, on fera autrement ! Il va falloir être inventif. »
Retour à Toulouse. Scotché dans la cabine d’ascenseur qui conduit aux chambres, un message tiré de l’Evangile selon saint Luc tombe à point nommé :« Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé.» Dont acte.

20 mai 2019

La députée LFI Muriel Ressiguier ciblée par "les Brigandes", groupuscule d'extrême droite

Interrogées dans le cadre de la commission d'enquête sur les groupuscules d'extrême droite, "les Brigandes", grandes admiratrices de Jean-Marie Le Pen (notamment), tentent de discréditer la présidente LFI de la commission, Muriel Ressiguier, en visant sa famille.

Publié sur marianne.net le 20 mai 2019

La députée FI Muriel Ressiguier. Photo DR


Si "les Brigandes" avancent toujours masquées, elles se jouent volontiers du patronyme des autres... Ce groupe musical identitaire, composé de femmes cachées derrière un loup, s'est fait connaître par ses clips sulfureux aux paroles racistes et ses chants d'anniversaire à Jean-Marie Le Pen. Il est également l'objet de plaintes d'anciens membres pour abus de faiblesse et violences volontaires. Surtout, "les Brigandes" sont désormais dans l’œil de la commission d'enquête parlementaire dirigée par la députée France insoumise Muriel Ressiguier, qui se penche sur les groupuscules d'extrême droite dans le but d'améliorer l'arsenal juridique capable de leur clouer le bec. "Les Brigandes" étaient au menu de la commission le jeudi 25 avril. C'était au tour d'Irène Seignez de se plier à l'exercice. Si l'audition s'est déroulée à huis clos, la "brigande" en a profité pour dénoncer un "tribunal bolchévique" et remettre en question les intentions de l'élue héraultaise. Surtout, ce 17 mai, lors d'une conférence de presse surréaliste emmenée par la Ligue du Midi, autre groupuscule dans le collimateur de la commission, la militante a cherché à discréditer la présidente de la commission. La cible ? Le père de Muriel Ressiguier. La "brigande" a en effet insinué que Muriel Ressiguier se vengeait pour raisons personnelles, n'appréciant pas les accointances supposées de son entourage avec le groupuscule d'extrême droite. "Sa belle-mère (originaire de la Salvetat-sur-Agout, village où les Brigandes ont élu domicile NDLR) nous a prêté sa maison de famille à plusieurs reprises, a avancé Irène Seignez. Son père a même lu un de nos textes lors d'une soirée". Quelques jours plus tôt, le site identitaire Lengadoc-info, dirigé par un membre de la Ligue du Midi, titrait, dans la même entreprise de discrédit : "Le père de la députée insoumise Muriel Ressiguier, un amateur des Brigandes ?" Dans cet entretien, Antoine, porte-parole du groupe musical, avance : "Son père s’est déjà rendu à une de nos expositions de peinture (...) Nous avons de très bons rapports avec eux et ça, pour elle, ça lui reste en travers de la gorge. Il y a donc un motif personnel qui se rajoute au motif idéologique. On se retrouve donc face à quelqu’un qui n’est pas du tout neutre", argue-t-il.

Une réaction « ignoble » 

"C'est énorme", souffle le père en question, Serge Ressiguier. Cadre du parti communiste de l'Hérault, l'homme a été prévenu par sa propre fille il y a quelques jours. "C'est parfaitement abject, et typique de l'extrême droite", poursuit-il. Le voilà obligé de se justifier sur sa location de vacances. Chaque été, lui et sa compagne profitent bel et bien d'une maison de famille dans le petit village de la Salvetat, dans l'Hérault, où résident près de 1200 âmes. "Mais on n'a jamais prêté notre maison aux Brigandes. Une femme, que l'on savait proche du groupe, vivait dans un chalet qui a brûlé. Elle ne voulait pas vivre en communauté avec les autres et ne savait plus où aller. Elle était en pleurs ! Nous ne sommes pas là l'hiver, nous lui avons donc loué la maison. Ce n'est pas dans notre habitude de laisser les gens de côté. En fait, ce qu'on ferait pour des réfugiés, on le fait pour elle aussi", sourit-il. Très impliqués dans la vie associative du village, Serge Ressiguier et sa compagne ont participé à de nombreuses manifestations, et avouent ne pas avoir ostracisé qui que ce soit. "Je refusais de faire un blocage vis-à-vis de ces gens, que je ne croisais qu'individuellement... L'été, je ne vais pas à la Salvetat pour mener des combats politiques, mais pour souffler. Et ils ont instrumentalisé le fait qu'on ait des relations de bon voisinage !" Une réaction qu'il juge "ignoble". Dans un communiqué à paraître dans les prochaines heures, l'homme redit les valeurs humanistes et anti-racistes qui l'animent, et qu'il partage avec sa députée de fille malgré leurs divergences politiques.

Tentatives d'intimidation 

Au bout du fil, Muriel Ressiguier n'est franchement pas étonnée par la méthode. "L'ultra-droite, on en connaît les ficelles", argue celle qui les combat frontalement depuis plusieurs mois. D'ailleurs la commission d'enquête sur la lutte contre les groupuscules d'extrême droite, mise en place en janvier dernier, lui a déjà valu plusieurs tentatives d'intimidation. Le 15 mai, elle découvrait un autocollant de l'Action française sur la boîte aux lettres de sa permanence, à Montpellier. Sur les réseaux sociaux, elle a également fait l'objet de menaces. "C'était du genre : 'salope, bientôt on te crèvera'. Ou bien : 'On va te faire aimer la France'". Depuis juin 2018, elle est aussi la cible d'une plainte déposée par Richard Roudier, président de la Ligue du Midi, pour avoir affirmé qu'il avait été condamné en 2012 pour injures racistes et saluts nazis. Il s'agissait en fait de son fils, Olivier Roudier, autre membre actif de la Ligue... Des tensions qui ne devraient donc pas s'apaiser après la publication du rapport de la commission, prévue le 11 juin.

8 mars 2019

Femmes à la rue, des combattantes « invisibles »


(Publié le 8 mars 2019, La Marseillaise)

Les filles ont déjà regagné leurs lits, étirent leurs jambes contre les couvertures de laine, se délassent un peu en attendant l'heure du repas. A Montpellier, il est 19h quand la chapelle Saint-Jean ouvre ses portes pour la nuit. Ici, pas l'ombre d'une sœur, ni celle d'un prêtre. Depuis 2016, la « Chapelle » fait office de dortoir pour les 14 femmes sans domicile fixe que le 115 confie à l'association Caban (Centre action bénévole accueil de nuit). Qu'importent les confessions ou les âges donc, les filles dont il est question partagent un seul et unique critère : la galère.

Cette chapelle n'accueille plus que deux messes par an. Photos Prisca Borrel



« Soit je partais, soit je mourais »
Myriam* posait ses valises dans la chapelle il y a une semaine sans avoir jamais connu la rue. « J'ai été enfermée à la maison pendant 10 ans. Je n'avais pas le droit d'avoir d'ami, de travailler, de conduire... Je n'avais même pas le droit d'avoir d'enfants. J'en ai pleuré pendant 10 ans ! Mon mari m'a fait comprendre que j'étais nulle, que tout ce que je touchais devenait de la merde », résume la trentenaire, dont le sourire solaire ne laisse jamais présager la violence passée. Depuis qu'elle lui a annoncé qu'elle souhaitait divorcer, il y a 4 mois, elle vivait dans la peur. « Ça devenait urgent. Soit je partais, soit je mourais... Je devais prendre des somnifères pour pouvoir fermer l’oeil, mais dans la chapelle je pose ma tête sur le matelas et je m'endors tout de suite », lâche-t-elle. En seulement une semaine, Myriam s'est déjà liée d'amitié avec la plupart des femmes hébergées, comme pour rattraper le temps perdu. Ici, les rangées de chaises parfaitement alignées entre chaque matelas font office d'alcôves. Un détournement de prie-dieu pour pallier l'urgence sociale et créer une intimité factice. Près du matelas situé pile en face, Christelle déboule, un grand sourire aux lèvres. « Alors, comment il va ? », s'enquièrent les filles agglutinées autour d'elle. « Les médecins commencent à le réveiller. Il a ouvert les yeux, mais il n'a pas encore parlé »
Chaque matin, Christelle règle ses problèmes de paperasses, mendie un peu en centre-ville, avant de partir à l'hôpital retrouver son « Grégo ». Les complications d'une grippe coriace lui ont littéralement écrasé les poumons. Il s'est effondré dans le parking du Polygone qui lui sert d'abri de fortune. « Ça fait trois mois qu'on vit là avec quelques copains polonais », confie-t-elle. Mais sans Grégo à ses côtés, Christelle a préféré quitter le P3. « Je ne pense pas qu'on me toucherait, tout le monde sait que je suis la femme à Grégo et il est très respecté. Mais ça fait du bien d'être ici », concède-t-elle.

Certaines femmes sont hébergées ici depuis plus d'un an.

Violence et abus
En dépit des apparences et des fines paillettes qui ornent ses paupières, la rue, Christelle la connaît bien. A Toulouse, elle était la reine des planques insoupçonnées, « au dernier étage d'un immeuble, où personne ne passait. Ou bien sur un balcon caché à l'arrière d'une salle de sport... En réalité j'ai un appartement à Toulouse, mais ça fait quatre ans que je n'y vis plus. Je ne peux plus. Trop de souvenirs, souffle-t-elle. J'ai demandé à mon père de le vider avant la fin de la trêve hivernale. Je lui ai dit de prendre les choses importantes, les fringues et le matériel je m'en fous ». Christelle, qui fêtera ses 40 ans cette année, a connu la violence, les coups, les abus... « Quand des gens m'invitent chez eux je dis toujours non. Il suffit qu'ils me mettent un truc dans la bière... Ça m'est déjà arrivé il y a quelques années avec une clope. On m'a fait fumer quelque chose de bizarre, je n'ai jamais su ce que c'était mais je me suis retrouvée totalement paralysée. Je ne pouvais plus bouger que mes yeux...» Un passé chaotique qu'elle a tenté de fuir en quittant Toulouse, laissant derrière elle quatre enfants pris en charge par les services sociaux. « Ma fille aînée a 18 ans, elle va passer son bac cette année. C'est une littéraire, peut-être qu'elle fera ses études par ici», songe-t-elle.
«Je n'ai peur que de Dieu»
Cachée au fin-fond de la chapelle, Karima se repose sur son matelas à l'abri de l'autel. Sans doute le lit le plus intimiste. Il faut dire qu'après une année d'hébergement, la quinqua d'origine marocaine a eu le temps d'en étudier tous les recoins. Comme beaucoup de femmes ici, ce sont des problèmes de couple qui sont à l'origine de sa descente aux enfers. « Mon mari est parti en France sans moi, se souvient Karima. Il ne répondait plus au téléphone, je croyais qu'il était mort. Alors je suis venue jusqu'ici, mais je me suis aperçue qu'il s'était remarié et qu'il ne voulait plus me voir ». Jardins, arrêts de tram,gare... Karima passera de nombreuses nuits à la belle étoile avant de trouver refuge ici, bien déterminée à donner un nouveau sens à sa vie. « Moi je n'ai peur que de Dieu », sourit la combattante le regard franc.Tout près d'elle, un peu plus fragile, son amie Nina* peine à retenir ses larmes. Leur parcours est proche. Tandis qu'elle débarque en France dans le cadre d'un regroupement familial,le comportement de son époux déraille. « Tous les soirs,vers 21h, il me demandait de sortir.Je restais assise à l'arrêt de tramway, en pleurs, en attendant qu'il me rappelle... Il a des problèmes psychologiques », explique-t-elle. Nina ne connaîtra jamais le froid d'une nuit passée à même le sol, mais elle n'en était jamais très loin.« Parfois un voisin me prêtait les clés de sa voiture pour que je ne dorme pas dehors, confie-telle.C'est arrivé deux ou trois fois ».



Au bout du chemin
A 21h pétantes, Yami, bénévole préposée aux repas, dépose d'appétissantes verrines de crudités et de crevettes sur la table. Alexandra* l'engloutit et reprend une pleine assiette de légumes. La main sur son ventre arrondi, elle caresse les coups de pied d'un bébé énergique.La Géorgienne est à 8 mois de grossesse et devrait rapidement rejoindre un foyer adapté aux jeunes mères.Tout comme Alexandra, Michelle sait qu'elle ne restera pas ici très longtemps. « Je suis étudiante. Je suis ici depuis deux semaines, mais je vais bientôt avoir un logement grâce au Crous, mon dossier est en cours »,argue-t-elle. Certaines aperçoivent déjà le bout du chemin.Leur parcours de rue sera peut-être moins long et un peu moins pénible que pour d'autres.« Quand elles sortent d'ici, c'est qu'elles ont un appartement relais,explique Thibault Caizergues, responsable de l'association Caban. Nous n'avons pas de date limite. Elles restent tant qu'elles en ont besoin ».A la sortie du lycée, celui qui hésitait entre deux vocations,maraîcher et prêtre, avait l'intime conviction qu'il devait coûte que coûte « aider son prochain». Et tandis qu'en journée ses légumes bio poussent patiemment du côté de Lattes,le soir il se mue en « protecteur »de ces dames le temps que les associations locales leur trouvent une solution durable.En dessert ce soir-là, les filles ont droit à des glaces. Aïcha*engouffre son bâtonnet à la pistache avec gourmandise. «Tu peux en avoir une deuxième. Tu en veux une à la vanille ?», lui propose Thibault. « Non...Encore Pistache ! », s'écrie-telle, lapidaire, devant une tablée hilare. A la chapelle, les soucis n'empêchent pas les rires. Un bien que personne ne pourra jamais leur voler. Antidote aux plus sombres coups de pompe.

*Prénoms d'emprunt