Les affaires de pédophilie impliquant des ecclésiastiques
s’enchaînent et mettent à rude épreuve la vocation des
séminaristes.Cette année, 828 apprentis curés s’apprêtent à
entrer dans les ordres, malgré les scandales. “Marianne” a
rencontré ces“appelés” de l’après.
Dans Marianne, le 7 juin 2019
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| Photo d'illustration. Vladvictoria Pixabay |
Au bout du fil, le diocèse de Toulouse est perplexe. « Quel sera
le ton de l’article ? Je ne vous aurais pas posé cette question il
y a un an et demi, mais les choses ont changé. On s’est pris coup
sur coup», plaide la déléguée à la communication.Avant de
poursuivre : « Le film de François Ozon [Grâce à Dieu] est
terrifiant d’équilibre. Je dis à tout le monde : “Allez voir le
film !”, parce qu’on n’a pas été à la hauteur... Mais les
séminaristes sont jeunes, ils se sentent blessés. Il ne faut pas
que votre article leur casse la gueule. »En plein centre-ville de
Toulouse, les grilles du séminaire Saint-Cyprien s’ouvrent sur une
sorte de bulle hors du temps. Dans le jardin, un jeune homme en
soutane et sweat à capuche échange quelques passes de ballon ovale,
tandis qu’un attirail de par-fait surfeur sèche au soleil. Cet
ancien couvent du XVIIe siècle regroupe les séminaristes de 16
diocèses, d’Aix à Dax, et de Saint-Flour à Basse-Terre, à la
Guadeloupe. Soit 56 apprentis curés, lancés dans un cursus de sept
à huit ans avant de pouvoir arborer le col romain.Le rugbyman en
soutane, c’est Jean-Vincent Raccurt, 25 ans. Diacre depuis presque
un an, ce jeune homme originaire de Pézenas (Hérault) est d’ores
et déjà autorisé à porter les attributs de prêtre. Il sera
définitivement ordonné dans quelques jours. Aîné d’une fratrie
de six enfants, il a ressenti l’appel lors de la « reconversion »
de son père grâce à l’action d’un curé. « Mon père était
un peu dépressif. On n’avait jamais beaucoup d’argent, c’était
difficile... Mais, d’un coup, ça a remis du “bien” dans la
maison. J’avais 7 ou 8 ans, et pendant une grosse semaine, je me
suis dit que j’allais devenir prêtre... » Jean-Vincent passe son
adolescence dans un collège public et partage ses weekends entre
matchs de rugby et sorties avec les scouts. «C’était plutôt
accepté par mes copains. Il m’arrivait d’être moqué, mais pas
longtemps. A 15 ans, j’étais pas loin des 100 kg », s’amuse-t-il.
Au lycée, celui qui avoue ne jamais avoir été une « star »
ramène des bulletins corrects. Sans grande conviction, il tente les
concours d’écoles d’ingénieurs pour s’engouffrer dans ce
monde viticole qui le passionne. « Je pensais que je n’aurais
jamais mes concours. Et je me disais que, si je devenais prêtre, ce
serait par dépit. » Raté,il est admis partout ! Pourtant, trois
mois plus tard, il entre au séminaire...
“Curé bashing”
Plus qu’un choix, un irrésistible « appel » donc. « On
étudie sept ou huit ans après le bac ; on travaille entre 70 et 80
heures par semaine ; on n’a pas de vie de famille ; on est payé
moins de 900 € par mois ; on a la retraite à 75 ans... On promet
l’obéissance à un évêque et à tous ses successeurs ! Sur un
plan humain, si on enlève la foi, c’est pas fou », reconnaît
Jean-Vincent.Mais le relationnel et la gratification d’être
considéré comme un « homme de confiance » compensent tous les
efforts. Du moins, jusqu’à présent. Car, dans la rue, le ton a
changé.En moins d’un an de soutane, Jean-Vincent a déjà connu
les insultes : « Un jour, je marchais en ville, à Montpellier, et
quelqu’un a crié : “Planquez les enfants !” » Il l’avoue,
ces mots font l’effet d’une claque,« mais je n’enlèverai ma
soutane pour rien au monde ». Il regrette cependant ce mélange
d’amalgame et d’indifférence, sorte de « curé bashing » dont
personne ne semble se soucier. « Je le dis haut et fort, je suis
content que toutes ces affaires sortent. Une plaie ne peut pas
cicatriser sans qu’on l’ait vidée de son pus. Mais, si on
insultait un membre de l’Education nationale, est-ce que ça
passerait ? Je ne crois pas. Pourtant, il y a aussi beaucoup
d’affaires... »
Les couloirs du séminaire regorgent d’anecdotes
de ce genre. Le supérieur lui-même, le père Stéphane Ayouaz, se
dit... « fatigué ». « Quand je sors, je mets une écharpe pour
qu’on ne voie pas mon col... Ma vie, je l’ai donnée au service
des gens. Ça me fait mal.Je n’ai rien à voir avec ces prêtres »,
souffle-t-il. Une tendance qui n’empêche pas la plupart des
séminaristes d’afficher un optimisme sans faille. A la question de
savoir s’il s’est endurci les mois passants, Jean-Vincent Raccurt
s’emporte. « On ne se blinde pas parce que cela signifierait qu’on
s’attend à ce que rien ne change. Si c’est ça, je me casse »,
lâche-t-il,profondément convaincu du contraire.
Dans le réfectoire, les silhouettes se reflètent comme dans un
miroir sur des carreaux de ciment ciré. Malgré l’austérité des
lieux, il y règne un petit air de colonie de vacances. En une
chorégraphie bien huilée, les séminaristes récupèrent leurs
ronds de serviette dans de petits casiers, avant de rejoindre leur
table. Ici, chaque parcours est unique, mais le discours, univoque :
l’Eglise vivrait une grande période de purification !“Des actes
abominables”La barbe bien fournie, le cheveu long et soyeux, la
carrure imposante, il faut l’avouer, Ludovic Hernandez n’a pas la
gueule de l’emploi. Ex-tenancier d’un bar-restaurant à Minerve,
dans l’Hérault, le trentenaire n’a pas été élevé dans la
foi. L’appel, il le connaîtra à l’âge adulte lors d’un
voyage quasi initiatique au fin fond de l’Australie. « Je ne sais
pas comment je me suis retrouvé à travailler dans un motel qui
servait à moitié de bordel en plein milieu du Queensland. » Puis
il est monté dans un camion et s’est retrouvé dans une immense
ferme à rassembler tant bien que mal 23 000 têtes de bétail. Une
accumulation d’heureux hasards en somme, qu’il nomme «
providence divine ».De retour en France, il contacte l’évêque.
C’était il y a cinq ans et, à cette époque, Ludovic était bien
loin d’imaginer la vague de scandales et de révélations.« En
2017, l’émission “Cash investigation” sur les prêtres
pédophiles m’a beaucoup marqué. Après sa diffusion,des amis
m’ont appelé et m’ont dit : “Tu te rends compte dans quoi tu
t’engages ?” » raconte Ludovic.L’inquiétude est certes
palpable, mais pas au point d’instiller le doute dans son esprit. «
L’Eglise,c’est le corps du Christ. Certains de ses membres ont
commis des actes abominables, et cela a un impact sur le corps tout
entier. Mais cela va nous permettre de nous purifier, lâche-t-il. Il
n’y aura pas de chômage pour les prêtres. » Une conviction
partagée par bon nombre de ses camarades, à l’image du jeune
Aymar de Langautier, 25 ans : « C’est comme des points noirs sur
un mur blanc. On ne voit que ça ! C’est vraiment douloureux, mais
cela n’a jamais remis en cause ma vocation et mon envie de devenir
prêtre... Il va falloir qu’on mette les bouchées doubles. »
L’angoisse du “pétage de plombs”
D’après le père Stéphane Ayouaz, entre la première et la
dernière année, 40 % des séminaristes abandonnent. Depuis la
rentrée, trois jeunes ont déjà jeté l’éponge. Deux par choix,
mais le troisième... « Nous l’avons arrêté. On ne le sentait
pas. » A demi-mot,on craint le mauvais casting. «Le séminaire
attire parfois des fous. Certains voient du spirituel partout. On en
a eu plein et on ne les garde pas », confie Jean-Vincent Raccurt.
Car, si l’érosion des vocations est manifeste, pas question de
s’agripper aux brebis égarées pour faire gonfler les chiffres.
Aujourd’hui moins que jamais.
Cette folie, Pierre Cussonnet, 25 ans, ne peut s'empêcher d'y
penser. Marinière, mocassins, fines chaussettes en fil d’Ecosse...
Sous ses allures de jeune premier, le garçon se révèle affable et
doté d’une sincérité sans filtre. « En une seule semaine, début
mars, on a l’évêque de Cahors qui a demandé à un prêtre de se
retirer [pour manquement à ses engagements sacerdotaux], on a eu le
verdict du procès du cardinal Barbarin, et on a eu ce documentaire
sur les religieuses abusées diffusé sur Arte... Je ne suis pas
entré au séminaire pour ça ! Tous ces prêtres paraissaient
sympathiques, exemplaires... Qu’est-ce qui a fait qu’ils ont eu
cette double vie ? Est-ce que je ne prends pas un gros risque, moi
aussi ? Est-ce que je pourrais craquer ? Péter les plombs ? » Ces
angoisses furtives et irraisonnées traversent l’esprit du jeune
homme dans ses moments de doute. Avant d’être balayées d’un
revers de main : « Tout homme a ses blessures. J’ai aussi des
faiblesses, mais cela ne fait pas de moi un criminel. »
Philo, psycho... sexo !
La vie de ces futurs prêtres semble aller à contre-courant de
celle des jeunes de leur âge. Si certains fréquentent la feria de
Béziers, sont abonnés à Netflix ou partent en week-ends entre
potes, ils font aussi le deuil d’une vie de couple et d’ambitions
passées.Sans compter qu’ils devront vivre encore un bon boutde
temps avec le spectre de la suspicion... Autant d’appréhensions
qui ont poussé Rome à renforcer la formation humaine au sein de
leur cursus. A Toulouse,ce volet est essentiellement assuré par deux
femmes,l’une sexologue, l’autre psychologue. Enseignante au
séminaire depuis onze ans, Marie-Aude Binet ne prend en charge les
élèves du premier cycle que depuis l’an passé. «Avec Paris et
Nantes, Toulouse fait partie des séminaires qui proposent des
enseignements assez poussés en matière de sexologie. La plupart des
séminaristes ont déjà eu une vie professionnelle et affective, et
sont bien plus au courant que leurs prédécesseurs d’il y a
cinquante ans. » Adepte du franc-parler, l’experte leur annonce :
« Vous n’aurez pas de tendresse avec des femmes, mais vos pulsions
sexuelles ne vont pas s’arrêter. [...] Il faut accepter que les
fantasmes et les rêves érotiques existent. » Terminé le tabou de
la masturbation ! « Je leur dis : cette érection matinale ou
nocturne, qu’est-ce que vous allez en faire ? La masturbation, si
c’est une fois de temps en temps, on peut se dire qu’on n’a pas
résisté. Mais, si c’est répété et que cela devient une
addiction, c’est plus problématique »,poursuit-elle, bien plus
encline à parler d’effort que d’« interdit ». Même
spontanéité pour évoquer les scandales de pédophilie. « Ils ont
conscience des autres et de leurs actes. Il ne peut plus y avoir de
déni », promet-elle.Ici, sexologue et psychologue se tiennent à la
disposition des séminaristes pour répondre à leurs interrogations
et soulager leurs angoisses. «D’ailleurs, s’ils veulent
consulter, nous prenons en charge une partie des frais », ajoute le
supérieur. Un besoin que les plus jeunes ne cachent pas. Parce que,
irrémédiablement, à un moment ou à un autre, ces apprentis
prêtres sont en deuil. A 39 ans, Daniel Esquivel-Elizondo n’est
encore qu’en deuxième année. Il faut dire que cet ancien
ressortissant mexicain, naturalisé belge, a passé plus de dix ans
comme ingénieur chez Toyota, à Bruxelles.
Dix années à élaborer « le cahier des charges sémantique et
émotionnel autour de la prochaine voiture », explique-t-il. De la «
beauté des voitures », il passait donc à « la beauté des âmes
», mais pas sans quelques perturbations. « Renoncer au choix de la
vie de famille a demandé beaucoup de ressources en moi. Ce qui va me
manquer, c’est aussi les soirées salsa et bachata ! […] Oui, un
prêtre a le droit de danser, mais pas la kizomba quand même. »
Exit les déhanchés torrides, il faudra s’y faire. Pour Ludovic,
l’ex-barman, le plus difficile a été d’abandonner l’idée de
fonder une famille. « Ça fait cinq ans que je vis mon célibat. Le
plus gros deuil,que je n’ai pas complètement fait d’ailleurs,
c’est celui de devenir papa. Mais, moi qui voulais avoir 12
enfants,je vis avec les paroissiens une paternité différente...
»Longtemps tiraillé entre la vocation et l’union, Pierre s’est
lui-même déjà laissé aller à une histoire de cœur :« Quand
l’horizon se fait plus sombre, je repense à tout ça. Est-ce que
je n’aurais pas dû m’engager avec elle vers le mariage ? Mais
non. Mon choix le plus juste, c’était l’Eglise. Pour toute la
vie. »
“L’accumulation nous accable”
En France, la formation de ces apprentis prêtres représente en
moyenne 25 000 € par année et par tête, financée par les
diocèses de rattachement. S’ils sont évidemment nourris, logés
et blanchis, ils bénéficient aussi d’un remboursement de leurs
frais de déplacement vers les paroisses, chaque week-end, et d’une
bourse de 200 € par mois pour les à-côtés. Sur les 828
séminaristes que comptent les 31 maisons de formation du territoire,
seulement 606 sont français. A titre de comparaison, ils étaient
plus de 1 000 au début des années 90, 976 en l’an 2000, ou encore
788 en 2010... Un amenuisement qui a provoqué la fermeture de
certains établissements, comme le séminaire de Lille à la fin de
l’année, celui du Prado, près de Lyon l’an passé, ou celui de
Caen en 2015. Cette érosion s’expliquerait d’abord par un recul
du religieux dans une société «hypersécularisée », analyse le
père Jean-Luc Garin, secrétaire du Conseil national des grands
séminaires. Mais les scandales ne jouent pas non plus en la faveur
du sacerdoce. « L’accumulation des faits nous accable. C’est
sûr, cette génération sera marquée au fer rouge par ces
révélations sordides. [...] L’attention aux victimes sera portée
dans leurs gènes », argue-t-il. Des promotions particulièrement
combatives en somme. Et qui auront la lourde tâche de repenser
laplace de l’Eglise dans la société actuelle. « Notre défi
aujourd’hui est d’en faire des missionnaires. Un certain nombre
de jeunes séminaristes nous demandent : “Est-ce que je vais passer
ma vie à fermer des églises ?” Non, on fera autrement ! Il va
falloir être inventif. »
Retour à Toulouse. Scotché dans la cabine d’ascenseur qui
conduit aux chambres, un message tiré de l’Evangile selon saint
Luc tombe à point nommé :« Qui s’élève sera abaissé, qui
s’abaisse sera élevé.» Dont acte.