25 juillet 2019

Course camarguaise : ces enfants d’immigrés qui prennent le taureau par les cornes


Depuis 20 ans, les nouveaux As de la course camarguaise se nomment Mouloud, Sabri, Youssef, ou encore Zakaria… Enfants d’immigrés, ils se sont pris de passion pour ce sport profondément ancré dans le patrimoine local. Un symbole fort, que certains ne digèrent toujours pas dans ce milieu politiquement acquis à la cause de l’extrême droite.

(Publié le 25 juillet 2019 Le D'Oc et Mediapart)


Photo d'illustration, Pixabay


Dans le public, les chapeaux de cow-boy, les bottes épaisses, et autres chemises provençales sont légion. Les Camarguais les moins jeunes revendiquent encore leurs traditions de pied en cap. Mais lorsqu’un taureau frôle le fessier d’un coureur, le public retient son souffle comme un seul homme. « Avise! », s’écrit l’un d’eux en provençal. Un mot que la plupart des nouveaux champions de la course camarguaise ne connaissaient pas il y a quelques années encore. Depuis 20 ans, immigrés et enfants d’immigrés nord-africains manifestent un véritable engouement pour ce sport insolite, qui ne s’exprime que dans l’Hérault, le Gard, les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse. Le but ultime de ces hommes en blanc appelés raseteurs : chiper à la bête les attributs primés que les manadiers lui ont collé au frontal et sur les cornes. Depuis 1998, ils ont remporté 15 des 20 Trophées des As, Graal suprême récompensant le meilleur coureur de la saison. Daniel Simeon, entraîneur et organisateur de courses camarguaises depuis une trentaine d’années a vu l’arrivée de ces jeunes d’origine maghrébine comme un clin d’oeil à sa propre histoire. « Les vagues d’immigration ont toujours fourni les quotas de raseteurs… Dans les années 50, c’était les Italiens, juste avant l’arrivée des immigrés espagnols, dont je fais partie. Ces dernières années nous retrouvons donc les populations liées à l’immigration maghrébine ! Je pense d’ailleurs qu’on vivait comme eux dans les années 70, analyse le quinquagénaire. On était dans les villages, dans la rue, on ne restait pas enfermés à la maison… Et comme nous à l’époque, c’est souvent lors des fêtes votives qu’ils ont leur premier contact avec le taureau ».

« Mon pays c’est ici »

Dans ce terroir profondément traditionaliste, le contraste est saisissant. Ici, à chaque village sa salle Frédéric- Mistral, célèbre félibre du XIXe qui s’était donné pour mission «de relever et raviver en Provence le sentiment patriotique » (2). Ce terreau, naturellement propice aux arguments nationalistes, se confirme en 1989 lorsque Saint-Gilles (Gard) élit le premier maire FN de France. Une tendance qui n’a pas facilité la cohabitation avec ces nouveaux visages de la course camarguaise… En 1998 et 1999, Mouloud Bensalah fait donc office de pionnier. Ce sportif d’origine algérienne a été le premier de sa génération à remporter le fameux Trophée des As. L’occasion d’essuyer quelques plâtres. Dans l’arène, on lui lance de cruels : « Retourne chez toi ! ». «Les insultes racistes? Cela me motive encore plus. Je me suis toujours senti Français musulman, mais mon pays, c’est ici», affirmait-il dans L’Express en 2000. Observateur de premier plan, Daniel Simeon confirme : « Dans les années 80 et 90 c’était un peu compliqué. Aujourd’hui encore, on ne dira pas d’un mauvais raseteur qu’il est mauvais. On dira plutôt que c’est un ‘sale arabe!’ Ce sont des mots qui m’horripilent… Ici persiste une forme de racisme, mais il est quand même moins flagrant qu’il y a 20 ans. En général, avec le public le plus jeune, il n’y a plus de problème. Et je pense que ce sont les performances de ces sportifs qui ont participé à améliorer la situation », souligne-t-il, citant l’excellent Sabri Allouani, 10 fois vainqueur du Trophée des As entre 2000 et 2014. « C’est un très bon raseteur, que les gens aimaient.» Beaucoup l’aimaient et l’aiment encore, certes.… Mais pas au point d’étouffer les sifflets d’une minorité trop bruyante. En 2009, le même Sabri, excédé, annonçait qu’il quittait la course camarguaise dans les colonnes du quotidien régional Midi Libre : « J’arrête car je ne supporte plus les sifflets, confiait-il. Je me rends compte qu’après 9 Trophées des As remportés, on continue de me siffler. Je n’ai plus envie de ces huées injustes ». Après une petite pause d’un an, Sabri a finalement repris du service. L’appel de la piste était trop fort.

Lancers de tomates…

Dix ans plus tard, la situation s’est un peu apaisée, tout le monde l’assure. Mais si les agressions sont moins frontales, elles sont aussi plus insidieuses… Un sentiment partagé par le talentueux Radouane Errik, 31 ans, dont 14 passés dans les arènes. « Au début tout allait bien, jusqu’à ce que j’arrive dans des villages comme Le Caylar ou Aigues-Mortes (Gard)… Il y a une douzaine d’années, on nous jetait des tomates sur la piste ! Aujourd’hui on est plus respectés… Mais il reste parfois des sous-entendus, du genre : « Vous, vous n’êtes là que pour l’argent ». Une insinuation que ce passionné balaie d’un revers de main. « En fait, on restera des Arabes malgré tout… ». Avant même de mettre un pied dans l’arène, le Montpelliérain Zakaria Katif, dit Ziko, savait à quoi s’attendre. « On m’a briefé… Mais je ne me suis pas pris la tête. Je passe outre », sourit le jeune champion âgé de 25 ans. Quelques années avant de remporter le fameux Trophée des As, il est cependant pris à partie lors d’une course de ligue au Caylar. « Il n’y avait quasiment que des « rebeus » sur la piste, raconte-til. Et dans les gradins, un groupe de jeunes alcoolisés s’est mis à chanter la Marseillaise… Ce ne sont que des petites provocations dans le genre », tempère Ziko, qui ne veut pas y accorder plus d’importance… « Certains viennent te voir en te disant : je vote Front national, mais toi c’est pas pareil… Le soir même, ils se lâchent sur Facebook avec des messages appelant à sortir ses cartouches et à tirer sur les bougnoules ». Un amalgame empreint de haine, que Youssef avait relevé à la suite de la médiatisation d’un acte terroriste. « Après un attentat, ils ont tendance à tout confondre, confie cet As du millésime 2017. Et puis parfois, il n’y a pas de mot, mais on le voit dans le regard des gens…».

« Sale arabe ! », un mot encore impuni…

Non, la minorité d’intolérants n’a pas lâché prise. Il y a un an, le 2 août 2018, sur la piste de Marsillargues, dans l’Hérault, la tension est montée d’un cran entre le raseteur Youssef Zekraoui et un gardian. Jusqu’à ce que cet employé de manade, en charge des taureaux, lâche le si populaire « Sale arabe ! ». Sauf que cette fois-ci, l’affaire ne se résume pas à un simple échange abject. Fait exceptionnel, la commission qui instruit les sanctions disciplinaires au sein de la Fédération Française de Course camarguaise, a été saisie. « A ma connaissance, c’est la première fois qu’une insulte raciste remonte jusqu’à nous, assure Frédéric Niguet, vice-président. Cela ne fait qu’un an que nous avons revu le code disciplinaire. Avant nous n’avions pas de cadre précis pour sanctionner ce genre de chose ». Aujourd’hui, le gardian et le tourneur incriminés risquent une amende et une exclusion du monde de la course pour un certain temps. Mais ils n’écoperont finalement… que de sursis. Une remontrance symbolique plutôt faible, qui a fait grincer quelques dents, tant au sein de la fédération que chez les raseteurs. Car ces sportifs qui bouffent la poussière font désormais partie intégrante du terroir. N’en déplaise aux défenseurs de la Provence éternelle…

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