5 août 2020

Millau, 21 ans après le McDo… Ils menacent de démonter le Burger King

Comme une impression de déjà-vu… Un permis de construire autorisant l’implantation d’un Burger King à l’entrée de la commune a été délivré par l’ancienne municipalité. De quoi provoquer l’ire de nombreux citoyens, qui se mobilisent pour obtenir l’arrêt du projet.

Publié le 5 août sur marianne.net



"Ici bientôt, démontage d’un Burger King." Le sens de cette banderole, sitôt placée, sitôt décrochée, échappera peut-être aux étourdis et aux amnésiques. En revanche, l’ironie du message n’échappera pas à ceux qui se souviennent de ce qui s’est passé ici dans l'Aveyron, à Millau, en août 1999. José Bové et 300 militants de la Confédération paysanne et du syndicat des producteurs de lait de brebis déboulent alors sur le chantier d’un fast-food en construction, et le démontent petit bout par petit bout. "Si on s’attaque aujourd’hui à McDo, c’est parce que McDo est le symbole de ces multinationales qui veulent nous faire bouffer de la merde, et qui veulent faire crever les paysans", s’était alors écrié le célèbre militant altermondialiste.

À l’époque, l’Organisation mondiale du commerce avait mis le feu aux poudres en autorisant la surtaxe de produits européens – dont le roquefort – à l’exportation vers les États-Unis. Cette sanction, imaginée outre-Atlantique, répondait au refus de l’UE d’importer leur bœuf aux hormones. En 2020, la "malbouffe" à elle seule justifie la lutte des habitants du coin.

Un écrin de verdure menacé

À l’entrée nord de Millau, un écrin de verdure jusqu’ici plutôt épargné vivrait donc ses derniers jours. Près du rond-point de Bellugues, le permis de construire annonçant la création prochaine du Burger King est daté du 11 mai. Un panneau tombé du ciel, pile le jour où les Français étaient enfin déconfinés, et sans que soient concertés les riverains, regrettent une poignée de citoyens désormais déterminés à faire entendre leur voix.

Parmi eux, Christian Roqueirol, éleveur à la retraite et figure du démontage du McDonald’s en 1999. Il a d’ailleurs fait partie des 10 condamnés de l’époque.

"Ce qui est surprenant, c’est qu’on a appris la nouvelle alors même qu’on sortait du confinement et qu’on était en pleine réflexion sur notre mode de vie et sur cette consommation à outrance."

Dans leur boutique de vente directe, lui et quelques producteurs avaient eu la bonne surprise de voir leur clientèle s’étoffer à mesure que les supermarchés étaient à deux doigts de l’émeute. Un mal pour un bien en somme. Mais pour eux, les lendemains déchantent. "On rêve d’autre chose pour Millau", résume l’agriculteur, qui n’a pas pour habitude de rester les bras croisés. "La banderole qui annonce le démontage du Burger King, c’était un trait d’humour. Mais c’est aussi une façon de mettre la pression sur les promoteurs, et de leur dire : 'Vous n’êtes pas au bout de votre peine.'"

Cette fois-ci pourtant, Christine Thelen y croit dur comme fer. "Je pense qu’on n’aura pas besoin d’en arriver là, je crois que le projet ne se fera pas… Aujourd’hui il y a une vraie prise de conscience chez les gens. Et puis le gouvernement vient de rédiger une circulaire pour lutter contre l’artificialisation des sols. Là, on est en plein dedans. Burger King, c’est le monde d’avant", constate l’activiste, qui s’était elle aussi illustrée dans le démontage du McDo il y a vingt et un ans.

"Ici, on a autre chose à proposer qu’une nourriture à base de produits industriels, destructeurs pour l’environnement et bourrés de pesticides. Il n’y a même pas un euro de matières premières dans ces hamburgers", peste l’ancienne éleveuse.

En 1999, Camille Valabrègue n’avait quant à elle que 12 ans. Mais elle n’a pas la mémoire courte, mais des idées bien arrêtées. "Les gens sont dans le défaitisme au nom de la liberté d’entreprendre et de l’État de droit. Ce sont des dogmes qu’on a du mal à remettre en question, mais ce qui est légal n’est pas forcément légitime", analyse la militante, devenue l’une des figures de proue de la contestation.

"De toute façon, il y a déjà de tout partout"

Le cagnard et les touristes ont pris d’assaut la ville et ses commerces, faisant presque oublier les deux mois de fermeture forcée et les comptes dans le rouge. Mais en dépit des apparences, le moral n’y est pas. Le patron d’un bistrot de la place du Mandarous, cœur battant du centre-ville millavois en pleine saison, balaie le sujet du "BK" d’un revers de la main. "Tout le monde fait à manger et à boire ici. Alors pourquoi pas eux, finalement ? De toute façon, il y a déjà de tout partout, ce qui fait que les maisons historiques comme la nôtre sont en survie, surtout après le Covid", lâche-t-il, avant de couper court et de reprendre son service.

Un peu plus bas, à la Brasserie des Délices, Séverine fulmine : "Je ne comprends pas l’utilité d’avoir ce genre de restaurant à Millau !" Et son époux de résumer, avec une pointe de colère dans la voix : "Petits prix, petits contrats, petits salaires." Si le couple n’a pas participé aux deux premiers rassemblements de protestation, c’est par dépit plus que par manque de conviction. "Malheureusement, l’histoire a prouvé que, quelle que soit l’implication des habitants, ce sont toujours les gros qui gagnent. Le McDo est toujours là", poursuit la patronne. Président de l’association Horecad (hôtellerie, restauration, camping et discothèque), Didier Loubat désapprouve tout autant. "On ne peut pas empêcher un privé d’entreprendre, mais la nouvelle ne nous a pas fait plaisir, d’autant plus qu’on a déjà McDo et Buffalo Grill. Moi, je propose de la cuisine traditionnelle, je ne pense pas que je serai impacté, contrairement à certains de mes collègues qui font de la pizza ou du snack en centre-ville", anticipe le restaurateur.

Bataille juridique

Le 4 juillet, une centaine de personnes ont cassé la croûte près du fameux rond-point à l’occasion d’un pique-nique de protestation. Les convives comptaient notamment trois des dix condamnés de l’affaire du McDo, mais aussi des faucheurs volontaires, des militants écolos, des citoyens lambda et quelques paysans. Un mélange de générations et de profils, mais pour l’heure pas de José Bové à l’horizon ! Même discrétion de la Confédération paysanne, qui soutient néanmoins l’initiative. "On est opposé à ce type d’alimentation, ce genre de chaîne ne fait qu’accroître l’effet de l’industrialisation de l’agriculture… Pour l’instant, on attend, on laisse le mouvement citoyen s’exprimer, mais nous combattons ce genre de malbouffe ou qu’elle soit", promet Jean-Marie Roux, secrétaire de la "Conf Aveyron".

Durant la campagne municipale, la candidate PS Emmanuelle Gazel avait assuré ne pas vouloir laisser l’enseigne s’implanter ici. Depuis qu’elle a détrôné l’ex-maire LR Christian Saint-Pierre, celle-ci s’échine à trouver un vice pour tenter de faire capoter le projet. "Nous avons demandé à un avocat de trouver un élément capable de remettre en question le permis de construire. Pour le moment, on n’en sait pas plus", explique-t-elle, reprochant à son prédécesseur de "raviver ces combats dans la plus grande opacité, alors que nous sommes dans l’un des berceaux de l’altermondialisme". Si Emmanuelle Gazel s’en tient aux armes juridiques, d’autres pourraient bien user de méthodes moins conventionnelles…

9 juillet 2020

Quartier Saint-Jacques à Perpignan: comment le RN s’est emparé du «vote gitan»

En gagnant Perpignan, Louis Aliot cumule deux « premières » : il fait tomber dans l’escarcelle du RN la première ville de plus de 100 000 habitants depuis 1995 et il fait basculer l’emblématique quartier Saint-Jacques dans son camp pour la toute première fois. Anatomie d’un vote communautaire.

Publié dans Médiapart le 9 juillet 2020. (Photos PB)


En plein cœur du quartier Saint-Jacques à Perpignan, Alain Gimenez, dit « Nounours », fait le ménage. « Il va faire du boulot pour vous, mais vous aussi ! Y a des poubelles à côté, s’il vous plaît, ramassez-moi ça, faites savoir que vous avez la volonté », conseille l’homme à un groupe de jeunes, place du Puig, dont les cadavres de canettes de bière jonchent le sol. « La mairie ne faisait rien, alors c’est nous qui allons le faire en attendant que tout se mette en place. Celui qui déconne, pas de travail, rien ! », menace encore « Nounours », tandis que les garçons s’exécutent sans broncher.

Celui qui « va faire du boulot » pour eux, c’est le nouveau maire RN Louis Aliot, élu avec 53 % des suffrages lors du second tour des municipales face à Jean-Marc Pujol (LR), qui tenait la ville depuis 2009. Et si la ville a toujours accordé une bonne place au vote d’extrême droite, jamais la tentation RN n’avait encore franchi les frontières du quartier « gitan », considéré aussi comme le plus pauvre de France et dont le taux de chômage atteint les 85 % d’après le contrat de ville de 2014. Depuis 1959, comme le rappelle l’historien Nicolas Lebourg, chercheur au Cepel, Saint-Jacques avait toujours voté pour la municipalité sortante. Mais cela, c’était avant.

Au soir du premier tour, au cœur de ce dédale de ruelles médiévales, le bureau de vote 804 s’était plutôt entiché du candidat LREM Romain Grau. L’ex-élu d’opposition et député des Pyrénées-Orientales Louis Aliot y avait alors réalisé son plus mauvais score : 14,69 %. Mais ce dimanche 28 juin, le vent a tourné. Malgré une abstention très forte, 55,22 % des suffrages de ce bureau de vote lui sont désormais favorables. Ce soir-là, à l’annonce des résultats, Alain Gimenez exulte : « Là, je pleure devant Dieu. Merci mon Dieu […]. J’ai sauvé mon quartier », écrit-il sur Facebook.

Si l’ancien maire Jean-Marc Pujol (LR) a fait les frais d’un « dégagisme » général, sur le quartier Saint-Jacques le politique traîne un passif particulièrement sensible. Depuis 2014, dans le cadre du plan de réhabilitation de ce territoire, classé zone urbaine sensible, la ville dénombre 24 immeubles sous le coup d’un « arrêté de péril imminent », soit 483 logements, et 216 procédures de péril non imminent. Jusqu’en 2019, « près de 20 ménages par an » ont donc été délogés, le temps de détruire ou de réhabiliter. Mais, alors que quelques îlots sont littéralement éventrés, Jean-Marc Pujol finit par céder sous la pression populaire et les manifestations, avant de les abandonner dans ce décor chaotique. Divorce consommé. « Aliot, on ne sait pas ce qu’il va faire, mais au moins on n’a plus l’autre. Il fallait l’éliminer », résume un riverain près de la place Cassanyes, dans le brouhaha du marché déclinant.

Assis en terrasse du café Le Tanger, Gino Cargol, prédicateur et médiateur au sein de l’association Bethesda, fulmine : « Depuis les événements de 2005 [où le quartier Saint-Jacques a été le théâtre d’affrontements violents entre communautés gitane et d’origine maghrébine – ndlr], ils ont fermé le quartier. On a fermé les lieux de vie, on a fermé le centre pluriculturel… On a des places sans bancs ! On est sur une pente ici, tout le monde tombe dans un trou. » Si le trentenaire est partisan d’une vraie rénovation, il n’en reste pas moins critique quant aux intentions du maire sortant. « On ne peut pas vivre dans ces conditions. Ici, c’est “Koh-Lanta” ! Mais on est devenus comme des clandestins qu’il fallait dégager du centre-ville. Des gens ont dû partir, on ne leur a pas donné le choix. »

Et Gino Cargol de pointer une ghettoïsation nocive : « On est les seuls à avoir une école gitane, où ça parle le catalan ! Et quand les enfants entrent au collège, on leur dit : “Non, ici tu parles français.” Alors il y en a qui décrochent, ou qui développent des phobies scolaires. Nous, on ne veut plus de tout ça », argue le trentenaire.



Même sentiment d’impuissance face à l’insécurité galopante. Ces derniers mois, de nombreux coups de feu ont agité Saint-Jacques. Fin juin, Gino et son ami Néné, pasteur chargé de l’un des dix lieux de culte du secteur, sont intervenus pour calmer le jeu. « On a vu des hommes encagoulés courir dans la rue, on a eu les fusils au-dessus de nos têtes », se souvient Néné. Mais à chaque incident, pas de Pujol à l’horizon. Aliot par contre… « Quand il y a des coups de feu, il vient nous voir. C’est normal, c’est le député », remarque un citoyen.

« On repart de zéro mais avec vous »

Louis Aliot passe, mais il ne s’était jusqu’alors jamais opposé à la transformation du quartier. Comme lui, les 11 élus d’opposition RN ont même voté sans détour la révision du plan du secteur sauvegardé permettant à l’ancienne municipalité de casser sans entraves. Même accord concernant le plan de réhabilitation porté par le maire de droite. Et lors des manifestations du collectif de sauvegarde de Saint-Jacques, pas l’ombre d’un élu RN. Durant sa campagne, le candidat s’est contenté d’une posture aussi simple que floue. « Depuis le début, je dis : on repart de zéro mais avec vous, et en fonction de ce que vous voulez. J’ai cheminé sur cette ligne de crête, et à l’arrivée je pense que j’ai eu raison », explique-t-il après coup.

Entre lui et ses plus fervents soutiens du quartier, l’idylle s’est donc nouée la semaine du vote. « On s’est un peu renseignés avant, on n’y est pas allés de but en blanc, explique Yves Baptiste, ami de « Nounours ». On a appelé Didier Fournier, un gitan élu sur la liste de Robert Ménard à Béziers [soutenu par le RN – ndlr]. On voulait savoir comment ça se passait avec les gitans là-bas. » 

Une fois rassuré, le noyau dur s’est engagé, bien déterminé à faire peser le « vote gitan » dans la balance. Trois jours avant le scrutin, Alain Gimenez et ses amis rencontrent donc Louis Aliot dans un bar. « Je suis venu avec d’autres gitans des quartiers Saint-Jacques, Le Vernet et Saint-Mathieu […]. Il nous a écoutés. Il nous laissait parler, lui, il est un peu timide. Et il disait “oui”, “pas de problème”, “ça je le ferai”… » Sécurité, nettoyage, emplois pour les jeunes du quartier, quête d’un terrain pour y construire un lieu de rencontres évangéliques, concertation avant travaux… Des accords informels que le nouveau maire assume. Et en trois jours, via des posts Facebook et quelques coups de téléphone, ses nouveaux soutiens ont inondé la communauté gitane d’appels au vote. « C’est un sous-marin, Aliot, l’autre, c’était le Titanic », sourit « Nounours ».

Si l’on considère que le « sous-marin » ne l’a emporté qu’avec 1 800 voix d’avance sur son adversaire, il est évident que ce quartier de 4 000 âmes représentait un enjeu majeur. Et le coup de pouce de celui qui se présente volontiers comme l’un des leaders de Saint-Jacques, une véritable aubaine pour le candidat heureux. Car Louis Aliot connaît le contexte : ici, l’illettrisme toucherait 60 % des moins de 50 ans ; la parole et le bouche-à-oreille règnent en maître. « Aujourd’hui, je respire. Il m’a dit qu’on allait fêter ça ensemble », souffle « Nounours ».

Désormais, l’extrême droite ne fait plus peur à personne. « Le racisme, il est déjà présent, on n’a pas attendu le FN pour nous pointer du doigt », rétorque Alain Gimenez. Il faut dire qu’ici aussi le député RN travaille son image depuis un bon bout de temps. Depuis 2014, ce grand architecte de la « dédiabolisation » du FN milite pour la création d’un festival des cultures tziganes à Perpignan et d’une « radio de culture gitane ». Le 24 octobre 2017, l’eurodéputé Édouard Ferrand (FN) organisait une exposition sur « Les gitans de Perpignan à Strasbourg ». Présent ce jour-là, Louis Aliot tient un discours éloigné des grands axes habituels du RN, dont il était vice-président jusqu’en 2018 : « Dans ces quartiers-là, malheureusement, les pouvoirs publics ont déserté. Ils utilisent les chefs de famille pour se faire élire lors des élections et puis ils les oublient. Ça méritait que l’on mette ce problème-là au cœur de notre action, pour bien montrer que ceux qui discriminent ne sont pas forcément là où on pense qu’ils sont », a-t-il avancé dans une vidéo du groupe européen Identité et démocratie. Une drague de longue haleine, en somme, qui a fini par payer.

« Depuis son arrivée au conseil municipal et à la communauté de communes en 2008, personne n’a jamais rien dit sur Louis Aliot. Personne ne l’a critiqué, personne n’a dénoncé ses manœuvres et sa fainéantise. Aujourd’hui, tous les élus se plaignent, mais ce sont eux qui lui ont préparé la chambre et le lit », dézingue une habitante du quartier, observatrice de la première heure du manège politique local. Seul Olivier Amiel, ancien premier adjoint de la municipalité précédente, s’était amusé à épingler l’ex-compagnon de Marine Le Pen. En 2017, il révélait un taux d’absentéisme de 46 % en conseil municipal, et de 64 % en conseil communautaire… Même discrétion à l’Assemblée nationale, d’après l’observatoire nosdeputes.fr, qui classe Louis Aliot parmi les 52 députés les moins actifs de l’hémicycle (sur 577). Mais Perpignan est « une petite ville ». « On ne peut y faire de la politique avec la véhémence qu’on aurait dans une métropole, explique l’historien Nicolas Lebourg. Et Louis Aliot est d’un commerce sympathique. Comment voulez-vous aller traiter de danger fasciste un type en train de boire un coup peinard en terrasse ? »

D’ici quelques jours, Louis Aliot compte fêter sa victoire avec Saint-Jacques. « Vous savez, en général, place du Puig, on fait une grillade ou quelque chose comme ça… On a convenu de faire un apéritif, mais c’est privé, c’est pas la mairie », assure le maire.

Dans le quartier, depuis le lundi 6 juillet, le bal des pelleteuses a repris. Rue Émile-Zola, deux maisons devraient bientôt redevenir poussière. Cette fois-ci, pourtant, pas de grogne. « Aliot nous a dit qu’il ne fallait pas jeter nos forces là-dedans. C’est presque en dehors de Saint-Jacques et c’est la dernière fois qu’ils cassent », tempère Alain Gimenez, qu’on a déjà connu bien plus tonitruant. La chance du débutant peut-être...

6 juin 2020

Racisme : ce que les formations de la Licra apprennent aux policiers

Pour lutter contre les discriminations et le racisme au sein des forces de l'ordre, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner en appelle à la formation continue. Depuis 2010, la Licra officie déjà dans les écoles de police, et elle confirme la nécessité d'élargir le dispositif.

Publié sur marianne.net le 6 juin 2020

Alors que le débat sur les violences policières et le racisme au sein des forces de l'ordre fait rage, Christophe Castaner a été contraint d'invoquer « la tolérance zéro », lundi 8 juin lors d'une conférence de presse. Pour panser ces plaies, le ministre en appelle désormais à une meilleure « sensibilité aux non-discriminations ». Jusqu'à présent, cette thématique n'était abordée que lors de la formation initiale des élèves gardiens de la paix, en une unique session prodiguée par la Licra (Ligue contre le racisme et l'antisémitisme). Elle devrait désormais être étendue à la formation continue et toucher l'ensemble des forces de l'ordre.

Depuis 2012, Patrice Bilgorai, président de la Licra de Nîmes et responsable national des « formations police et gendarmerie », a participé à former près de 8.000 élèves gardiens de la paix de l'école gardoise. Dès 2015, il expérimentait également, et en avant-première, des actions en formation continue. Un travail aujourd'hui observé à la loupe, mais qui n'a pas toujours été de tout repos. « Dans le Gard, j'ai rencontré des gendarmes qui contestaient la légitimité de notre présence... Heureusement, leur chef de service ne partageait pas cette opinion. Je me souviens aussi d'élèves qui nous reprochaient de ne lutter qu'au profit des juifs, ou de prendre systématiquement la défense des personnes issues de l'immigration. Nous le répétons : non, toutes les personnes inquiétées par la police ne sont pas des victimes ! Mais quand ça commence comme ça, on sait que l'échange ne va pas être simple » confie Patrice Bilgorai.

Simulations de contrôles

Parmi les points sensibles des sessions de formation, il faut aussi noter l'effet loupe de la délinquance dans les zones sensibles. « Dans un quartier ghetto, la dernière chose que l'on ait c'est de la diversité ! Et les élèves me disent parfois qu'ils ont l'impression que ceux qui ont un souci de comportement ont tous la même couleur. » En off, le militant se souvient aussi avoir recueilli les confidences d'élèves « disant faire l'objet de quolibets en fonction de leur couleur ou de leur origine. Pour certains, j'ai senti que ça pouvait être pesant ». Mais l'homme le martèle : les brebis galeuses à l'origine du malaise ne représentent qu'une minorité, nourrie aux « fake news » dont regorgent les réseaux sociaux. Elle s'avère néanmoins particulièrement bruyante.

Au sein des écoles, après avoir abordé les concepts théoriques, les élèves passent rapidement à la pratique. « Lors des phases de simulation, les acteurs jouent des situations réelles pour vérifier ce qui a été appris, détaille un formateur qui préfère garder l'anonymat. De plus en plus souvent, sur les simulations de contrôles par exemple, des psychologues sont présentes, et nous permettent de revenir sur l'attitude relationnelle à avoir avec la personne ». Selon le scénario choisi, l'équipe pédagogique fait évoluer la situation sur un fait de discrimination, d'homophobie ou de violence... Des techniques qui semblent globalement fonctionner, au dire des encadrants. « On met le doigt sur police raciste mais elle est à l'image de la population, toutes les origines et toutes les communautés y sont représentées », martèle encore le formateur, qui assure n'avoir jamais été témoin de dérapage dans le cadre pédagogique... Il faut pourtant l'avouer, ces dernières années, le niveau a baissé. Comme le rappelle le secrétaire général du syndicat Vigi Police Alexandre Langlois, « en 2017, sur le concours de gardien de la paix, on a pris les élèves à 8 de moyenne. Et là encore, 300 postes n'ont pas pu être pourvus ».

L'oreille de Castaner

Non seulement l'institution peine à recruter des profils de qualité, mais elle les propulse ensuite sur les secteurs les plus difficiles. « On envoie les plus jeunes et les plus mal formés dans les grandes métropoles, et ils ne sont pas du tout préparés à ce qu'ils vont vivre sur le terrain. Cela fait partie du problème », argue Alexandre Langlois, qui pointe aussi l'effet pervers de la nouvelle mesure de rupture conventionnelle ouverte depuis début 2020. « Les policiers les plus expérimentés vont partir parce qu'il en ont marre, et au fur et à mesure, il ne va rester que les « pires » et les plus malléables », anticipe le syndicaliste.
Ce jeudi 11 juin, le président de la Licra Mario Stasi et son responsable des « formations police et gendarmerie » Patrice Bilgorai ont été reçus par le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner. Le but : commencer à dresser un plan d'attaque pour inscrire cette thématique dans la formation continue, à l'aune des résultats du laboratoire nimois. La formation devrait donc cibler les hommes de terrain, les cadres, mais aussi les personnels dédiés au recueil des plaintes. « Quand on ne prend pas une plainte, c'est une double humiliation pour la victime. En France, on est autour des 5.000 plaintes par an pour racisme et antisémitisme, quand le Royaume-Uni en enregistre 50.000 ! », rappelle Patrice Bilgorai.
Les militants prônent aussi l'organisation d'événements « main dans la main » avec les forces de l'ordre, à l'image de ce que le responsable des formations a réussi à entreprendre chez lui. « Lors de la semaine de l'éducation contre le racisme, nous proposons une exposition au sein de l'Hôtel de police. La Direction départementale de la sécurité publique du Gard invite aussi des collégiens issus de quartiers en difficulté, que nous recevons avec eux pour un échange interactif. » Autre point important, les deux hommes ont « insisté sur le fait que nous voulions des dispositifs d'alerte, d'accueil et d'accompagnement pour les policiers et les gendarmes victimes de propos racistes sur le terrain. Notamment via un mail dédié » ajoute Patrice Bilgorai. Si ces propositions ne régleront pas les problèmes de recrutement, elles permettront au moins d'aborder la question du racisme de manière un peu plus frontale. Ne reste plus qu'à savoir à quelle dose, et avec quels moyens...


30 avril 2020

A Palavas-les-Flots, rien que pour vos vieux

 Sur la côte héraultaise, Palavas, c’est un peu le royaume des aînés. Ici 42,8% de la population entre dans la catégorie des personnes les plus vulnérables face au Covid-19. Un vivier sociologique et électoral essentiel au bon fonctionnement de la cité balnéaire, qui renouvelait ses vœux à l’indétrônable Christian Jeanjean (maire de Palavas depuis 1989) dès le premier tour en mars dernier. Alors ici plus qu’ailleurs, la municipalité se retrousse les manches et se mue en véritable infirmerie.

Publié sur ledoc-info.com le 30 avril 2020 (photos PB)



Sur les quais de Palavas-les-flots, personne. Dans les rues, personne. Sur la plage… des mouettes. Comme de nombreuses communes aux quatre coins de l’Hexagone, la crise sanitaire a fait de cette station de 6 000 âmes (et plus de 50 000 en pleine saison) une cité fantôme. Il faut avouer que les Palavasiens respectent scrupuleusement les consignes. Et pour cause, ici la tranche d’âge « la plus vulnérable » face au Covid-19 y est surreprésentée. D’après l’Insee, les retraités  regroupent 42,8% de la population, contre 18% à Montpellier, ou encore 27% dans le département de l’Hérault. Des seniors plutôt aisés n’ont cessé d’y gagner du terrain ces dernières années, troquant leurs pavillons des villes pour une vie les pieds dans l’eau. Alors pas question de tenter le diable. Aux premières heures du confinement, les plus fragiles se sont littéralement barricadés dans leur demeure.

400 coups de fil tous les trois jours

 « Qu’est-ce qui vous arrive, vous pleurez ? (…) Respirez tranquillement, vous n’êtes pas seule, on va vous aider », assure Brigitte. Comme dans de nombreuses communes, Palavas a mis en place un numéro unique d’aide à la personne spécial « confinement ». Au standard, Brigitte Ricci, ex-directrice d’école à la retraite recense courses, casse et bobos du quotidien cinq jours sur sept. A l’autre bout du fil, la nonagénaire en larmes appelle pour une ampoule défectueuse, mais rapidement la solitude et l’angoisse la submergent. « Cette dame est seule depuis trois semaines (…) Dès que j’ai eu un peu d’empathie elle s’est effondrée. Elle ne va pas bien », souffle Brigitte. 

Dès l’installation du confinement, Marie-Claude Nougaret, adjointe aux seniors, a mis en place cette cellule de crise pour affronter la vague d’angoisse et d’embûches qui s’annonçait. Il faut avouer qu’elle a eu le nez creux. Présidente du club des aînés La Roseraie, celle que tout le monde nomme  « Maya » connaît son dossier sur le bout des ongles. Derrière elle, une douzaine de bénévoles et d’élus se mobilisent sans ciller pour mettre en œuvre une aide à la personne puissance dix.

Dès le départ, l’élue a repris le registre de la banque alimentaire, celui des personnes fragiles recensées lors de l’épisode de canicule, ainsi que le listing des 260 adhérents de La Roseraie. « En tout, cela fait une liste de 400 personnes que nous appelons trois fois par semaine pour vérifier que tout se passe bien », explique l’élue. Et visiblement, il y avait matière. Anne Bonnafous, ex-élue d’opposition ralliée à la cause du maire Christian Jeanjean, le confirme : « Dès le départ, on a nettement senti… comme de la panique », explique-t-elle.




Courses, petits bobos et réconfort

Depuis le début du confinement, la «cellule» a réalisé près de 200 interventions, soit une quinzaine chaque jour. Pharmacie, boulangerie, boucherie, épicerie… Beaucoup d’alimentaire, mais pas que. Une dame les sollicite régulièrement pour descendre ses poubelles, quand une autre, handicapée, a besoin d’aide pour réceptionner un matelas flambant neuf sur le point d’être livré à son domicile. « Je lui monte, et je fais le lit ? », questionne un bénévole. Faire le lit, livrer les courses, et bien plus encore. « Certaines personnes nous confient leurs carte bancaire et leur code pour qu’on aille retirer de l’argent à leur place et qu’elles puissent payer les courses », raconte encore Didier Gal, gendarme à la retraite devenu bénévole. « On a aussi fait réparer un appareil auditif et des lunettes par des professionnels que l’on connaissait alors que les boutiques sont fermées. Ils ne nous ont d’ailleurs rien facturé, c’est du bouche-à-oreille et de la débrouille ». 

Mais ce qui s’échappe encore et toujours de ces rencontres furtives, c’est le stress. La peur. « Parfois ce sont des gens en pleurs qui nous accueillent. Des gens perdus. L’un d’eux ne répond jamais quand on lui livre les courses. Il scotche une enveloppe sur la porte avec l’argent à l’intérieur, et il attend qu’on soit repartis pour récupérer ses sacs », poursuit Didier Gal. Ces livraisons et ces appels téléphoniques sont aussi l’occasion de repérer des situations de grande détresse. Comme cette sexagénaire, visiblement atteinte par la maladie d’Alzheimer et jusqu’ici livrée à elle-même. « Elle n’avait plus rien dans son réfrigérateur.  Elle était complètement perdue, elle n’avait même pas conscience qu’on était en pleine épidémie ».

« La seule issue, c’est la mort »

Dès le départ, deux Palavasiens, Jean-Marie Guiraud-Caladou, adjoint au maire, et Chantal Mène, bénévole, se sont aussi portés volontaires pour proposer un accompagnement psychologique plus poussé à destination des personnes les plus fragiles. Dans leur répertoire, une mamie isolée et seule qui n’avait parlé à personne depuis plus de 10 jours,  mais aussi des personnes en proie à des crises d’angoisse. Et puis ces gens âgés, affolées à l’idée d’être triés dans la catégories de ceux qu’on ne soignera pas en cas de saturation des services de réanimation.  « J’ai eu quelques appels à ce sujet, se désole Chantal Mène. Certaines personnes âgées passent leur journée devant la télévision, et elles me demandent si tout ce qu’on entend est vrai. Elles me disent : ‘Forcément, si on l’attrape, la seule issue c’est la mort. On ne s’en sortira pas parce qu’on ne nous sélectionnera pas’. Elles ne retiennent que ça… Je crois qu’il n’était pas très utile de marteler cette histoire à la télévision », s’indigne la bénévole.

Pour l’heure, fort heureusement Renée n’en est pas là. Pédalier mécanique, jardinage, et musique l’aident à s’évader virtuellement de son petit pavillon de bord de mer. Mais ce qui perturbe le plus cette mamie hyperactive de 86 ans, « c’est de ne plus avoir rendez-vous avec personne. » Pour plusieurs semaines encore, finie les trois chorales, la danse et les permanences du club de sport. « J’ai écrit un texte sur l’air de Zazie : ‘Je suis inutile, je tourne en rond, je tourne en rond », sourit-elle, consciente de bénéficier d’un cadre de vie privilégié malgré les circonstances. « Je positive, c’est dans mon tempérament. Mais si le confinement dépasse le mois de juin, je sais pas si je vais pas craquer ».



27 mars 2020

Covid-19 : pour les mineurs isolés de l’Hérault, un confinement chaotique…

 

Depuis le mercredi 25 mars, le conseil départemental de l’Hérault a installé 49 mineurs non accompagnés logés en Hôtel dans un nouveau centre d’accueil et de confinement à Palavas. Progressivement, d’autres jeunes devraient suivre. Un épilogue tardif, après sept jours de cacophonie générale.

Paru le 27 mars 2020 sur ledoc-info.com

Il aura fallu sept jours de confinement pour que les autorités mobilisent leurs forces à destination des mineurs isolés. Sept jours à squatter les halls d’hôtel, à partir à la rencontre des copains pour tuer le temps. Sept jours à devoir, pour certains, sortir acheter de quoi se sustenter un ticket resto à la main… Un confinement qui, bien souvent, n’en a que le nom. Ce mercredi 25 mars, le conseil départemental de l’Hérault finissait donc par affréter des bus pour déplacer 49 jeunes logés en hôtel (sur 450 au total), vers un centre de vacances de Palavas-les-flots. Si le Département a confié la gestion des mineurs à l’association Coallia, présidée par Jean-François Carenco (également président de l’Opéra de Montpellier), les conditions d’accueil sont encore floues. Néanmoins, de nouvelles structures devraient être réquisitionnées par la préfecture dans les jours à venir. L’idée : tenter de protéger ces mineurs de l’aide sociale à l’enfance, en coopération avec les services de l’État, et endiguer tant bien que mal cet état de quartier libre permanent. Une réponse salutaire pour certains professionnels de l’hôtellerie mués en éducateurs de secours…



« Si ce n’était que moi j’aurais fermé »

« J’aurais souhaité qu’on termine tout, tout de suite, confie le patron des Châtaigniers, à Vendargues. J’ai eu une jeune fille qui n’écoutait rien, elle sortait tout le temps, je ne la veux plus, souffle-t-il. Moi j’ai peur pour les autres ». Au bord de l’ex- route nationale 113, cet hôtel désuet accueillait encore une quarantaine de jeunes lundi dernier. Mais entre les problèmes de langue et d’autorité, les débuts du confinement se sont avérés… chaotiques. « J’ai fermé tous les accès de l’hôtel. Pour sortir ils sont obligés de passer par la réception, poursuit le patron. J’ai acheté du gel hydroalcoolique pour tout le monde… Mais si ce n’était que moi, j’aurais fermé. D’ailleurs je vais leur demander de récupérer les jeunes d’ici la fin du mois jusqu’à ce que le confinement soit terminé », lâche-t-il. Une réflexion quasi-prophétique.

« Les gestes barrières ? Ça marche pas ! »

Au sein d’un autre établissement montpelliérain, peu avant l’annonce du déplacement, un réceptionniste est en panique : « Si vous voulez parler des gestes barrières, ça marche pas ! Les jeunes sont dans le hall, des copains leur rendent visite. Quand je dis qu’il faut rentrer dans les chambres, on me répond : Tu me casses les couilles ». Pas évident de faire autorité dans ce contexte, surtout quand on n’a pas la responsabilité éducative des ados en question. « De toute façon, je n’ai plus aucun intérêt à être là », souffle le jeune homme, ulcéré.

Au Bellagio, l’hôtelier a lui-même embauché trois éducateurs pour tenter d’encadrer les jeunes. Une initiative inédite et louable. Parmi eux, Sarah semble faire preuve d’un flegmatisme inébranlable : « Ils ne prennent pas toujours la mesure de ce qui se passe. Pour eux c’est virtuel. En plus en ce moment on est en rupture de gel hydroalcoolique, on est tous dans la même mouise », sourit la jeune femme. Entre 60 et 90 jeunes étaient toujours accueillis ici sept jours après le début de cette pandémie, qu’Emmanuel Macron a qualifié de « guerre ».

« Nos restes, des chips et quelques fruits… »

Jusqu’ici, le protocole s’est donc avéré limité. Le responsable du Foyer de l’ASE, qui supervise à distance, leur a fourni des gants et un thermomètre en cas de suspicion de fièvre. Depuis le confinement, les quelques établissements dotés de restaurant pour nourrir leurs jeunes locataires ont également été sommés de ne plus les servir en salle, mais directement en chambre. Quant aux hôtels qui ne pratiquent pas la demi-pension, ils ont fait avec les moyens du bord… « Au début, on leur servait des petits déjeuners copieux, on leur donnait aussi nos restes, des chips et quelques fruits, du moins pour ceux qui n’avaient pas envie de sortir acheter leur nourriture. Et puis le Département a commencé à nous faire livrer des repas », explique le patron d’Heliotel, à Montferrier-sur-Lez. A Abbéliss, l’hôtelier est en colère : « On s’embête à changer les choses, et on nous les enlève… » A l’annonce du confinement, le responsable avait décidé de son propre chef de concocter les repas des mineurs pour les garder bien au chaud. « Au début c’était un peu compliqué, et puis on a fini par gérer la situation. Mais à l’ASE, ils m’ont dit que je n’avais pas le droit de faire ça », regrette le responsable.

Les associations sur le qui-vive

Depuis plusieurs jours, les associations locales dont la Cimade, RESF et Majie, s’inquiétaient du sort de ces jeunes. Leurs courriers à l’ARS (Agence régionale de santé), au conseil départemental et à la préfecture, sont jusqu’ici restés lettre morte. Comme tout le monde depuis le confinement, Majie (Montpellier Accueil Jeunes Isolés Etrangers) a dû cesser ses permanences. Et si les bénévoles tentent de conserver un lien ténu avec certains jeunes par téléphone, l’inquiétude est palpable. « On était notamment inquiets de ne pas savoir s’ils pouvaient accéder aux produits d’hygiène dont ils ont besoin. Ils ont droit à des kits, mais il arrive qu’il y ait des ruptures et qu’ils aillent en magasin », confie Sandy Allanic, la responsable. Le jour où Emmanuel Macron a annoncé le confinement, l’équipe a contacté certains jeunes pour leur expliquer la situation. « On avait peur que ceux qui ne parlent pas bien le français n’aient pas toutes les informations. »

« Comment on sait, si on a de la fièvre? »

Si certains passent outre l’injonction, d’autres s’avouent franchement tétanisés par le trop plein d’infos à la télé. A l’image de Rafaël, bientôt 17 ans, logé en appartement avec trois autres camarades. « Que Dieu nous protège, sinon je ne pourrai pas retourner à l’école et je n’aurais pas le niveau. Et puis on est inquiet, on a peur de sortir faire les courses. Je viens de voir à la télévision que le nombre de décès augmente toujours, mais comment on sait, si on a de la fièvre ? » Dans son logement, pas l’ombre d’un thermomètre. « Et toi, tu sais où est-ce qu’on peut trouver des gants ? », m’interroge-t-il. Autant de questions révélateurs du sentiment d’abandon.