En gagnant Perpignan, Louis Aliot cumule deux « premières » : il fait tomber dans l’escarcelle du RN la première ville de plus de 100 000 habitants depuis 1995 et il fait basculer l’emblématique quartier Saint-Jacques dans son camp pour la toute première fois. Anatomie d’un vote communautaire.
Publié dans Médiapart le 9 juillet 2020. (Photos PB)
En plein cœur du quartier Saint-Jacques à Perpignan, Alain Gimenez, dit « Nounours », fait le ménage. « Il va faire du boulot pour vous, mais vous aussi ! Y a des poubelles à côté, s’il vous plaît, ramassez-moi ça, faites savoir que vous avez la volonté », conseille l’homme à un groupe de jeunes, place du Puig, dont les cadavres de canettes de bière jonchent le sol. « La mairie ne faisait rien, alors c’est nous qui allons le faire en attendant que tout se mette en place. Celui qui déconne, pas de travail, rien ! », menace encore « Nounours », tandis que les garçons s’exécutent sans broncher.
Celui qui « va faire du boulot » pour eux, c’est le nouveau maire RN Louis Aliot, élu avec 53 % des suffrages lors du second tour des municipales face à Jean-Marc Pujol (LR), qui tenait la ville depuis 2009. Et si la ville a toujours accordé une bonne place au vote d’extrême droite, jamais la tentation RN n’avait encore franchi les frontières du quartier « gitan », considéré aussi comme le plus pauvre de France et dont le taux de chômage atteint les 85 % d’après le contrat de ville de 2014. Depuis 1959, comme le rappelle l’historien Nicolas Lebourg, chercheur au Cepel, Saint-Jacques avait toujours voté pour la municipalité sortante. Mais cela, c’était avant.
Au soir du premier tour, au cœur de ce dédale de ruelles médiévales, le bureau de vote 804 s’était plutôt entiché du candidat LREM Romain Grau. L’ex-élu d’opposition et député des Pyrénées-Orientales Louis Aliot y avait alors réalisé son plus mauvais score : 14,69 %. Mais ce dimanche 28 juin, le vent a tourné. Malgré une abstention très forte, 55,22 % des suffrages de ce bureau de vote lui sont désormais favorables. Ce soir-là, à l’annonce des résultats, Alain Gimenez exulte : « Là, je pleure devant Dieu. Merci mon Dieu […]. J’ai sauvé mon quartier », écrit-il sur Facebook.
Si l’ancien maire Jean-Marc Pujol (LR) a fait les frais d’un « dégagisme » général, sur le quartier Saint-Jacques le politique traîne un passif particulièrement sensible. Depuis 2014, dans le cadre du plan de réhabilitation de ce territoire, classé zone urbaine sensible, la ville dénombre 24 immeubles sous le coup d’un « arrêté de péril imminent », soit 483 logements, et 216 procédures de péril non imminent. Jusqu’en 2019, « près de 20 ménages par an » ont donc été délogés, le temps de détruire ou de réhabiliter. Mais, alors que quelques îlots sont littéralement éventrés, Jean-Marc Pujol finit par céder sous la pression populaire et les manifestations, avant de les abandonner dans ce décor chaotique. Divorce consommé. « Aliot, on ne sait pas ce qu’il va faire, mais au moins on n’a plus l’autre. Il fallait l’éliminer », résume un riverain près de la place Cassanyes, dans le brouhaha du marché déclinant.
Assis en terrasse du café Le Tanger, Gino Cargol, prédicateur et médiateur au sein de l’association Bethesda, fulmine : « Depuis les événements de 2005 [où le quartier Saint-Jacques a été le théâtre d’affrontements violents entre communautés gitane et d’origine maghrébine – ndlr], ils ont fermé le quartier. On a fermé les lieux de vie, on a fermé le centre pluriculturel… On a des places sans bancs ! On est sur une pente ici, tout le monde tombe dans un trou. » Si le trentenaire est partisan d’une vraie rénovation, il n’en reste pas moins critique quant aux intentions du maire sortant. « On ne peut pas vivre dans ces conditions. Ici, c’est “Koh-Lanta” ! Mais on est devenus comme des clandestins qu’il fallait dégager du centre-ville. Des gens ont dû partir, on ne leur a pas donné le choix. »
Et Gino Cargol de pointer une ghettoïsation nocive : « On est les seuls à avoir une école gitane, où ça parle le catalan ! Et quand les enfants entrent au collège, on leur dit : “Non, ici tu parles français.” Alors il y en a qui décrochent, ou qui développent des phobies scolaires. Nous, on ne veut plus de tout ça », argue le trentenaire.
Même sentiment d’impuissance face à l’insécurité galopante. Ces derniers mois, de nombreux coups de feu ont agité Saint-Jacques. Fin juin, Gino et son ami Néné, pasteur chargé de l’un des dix lieux de culte du secteur, sont intervenus pour calmer le jeu. « On a vu des hommes encagoulés courir dans la rue, on a eu les fusils au-dessus de nos têtes », se souvient Néné. Mais à chaque incident, pas de Pujol à l’horizon. Aliot par contre… « Quand il y a des coups de feu, il vient nous voir. C’est normal, c’est le député », remarque un citoyen.
« On repart de zéro mais avec vous »
Louis Aliot passe, mais il ne s’était jusqu’alors jamais opposé à la transformation du quartier. Comme lui, les 11 élus d’opposition RN ont même voté sans détour la révision du plan du secteur sauvegardé permettant à l’ancienne municipalité de casser sans entraves. Même accord concernant le plan de réhabilitation porté par le maire de droite. Et lors des manifestations du collectif de sauvegarde de Saint-Jacques, pas l’ombre d’un élu RN. Durant sa campagne, le candidat s’est contenté d’une posture aussi simple que floue. « Depuis le début, je dis : on repart de zéro mais avec vous, et en fonction de ce que vous voulez. J’ai cheminé sur cette ligne de crête, et à l’arrivée je pense que j’ai eu raison », explique-t-il après coup.
Entre lui et ses plus fervents soutiens du quartier, l’idylle s’est donc nouée la semaine du vote. « On s’est un peu renseignés avant, on n’y est pas allés de but en blanc, explique Yves Baptiste, ami de « Nounours ». On a appelé Didier Fournier, un gitan élu sur la liste de Robert Ménard à Béziers [soutenu par le RN – ndlr]. On voulait savoir comment ça se passait avec les gitans là-bas. »
Une fois rassuré, le noyau dur s’est engagé, bien déterminé à faire peser le « vote gitan » dans la balance. Trois jours avant le scrutin, Alain Gimenez et ses amis rencontrent donc Louis Aliot dans un bar. « Je suis venu avec d’autres gitans des quartiers Saint-Jacques, Le Vernet et Saint-Mathieu […]. Il nous a écoutés. Il nous laissait parler, lui, il est un peu timide. Et il disait “oui”, “pas de problème”, “ça je le ferai”… » Sécurité, nettoyage, emplois pour les jeunes du quartier, quête d’un terrain pour y construire un lieu de rencontres évangéliques, concertation avant travaux… Des accords informels que le nouveau maire assume. Et en trois jours, via des posts Facebook et quelques coups de téléphone, ses nouveaux soutiens ont inondé la communauté gitane d’appels au vote. « C’est un sous-marin, Aliot, l’autre, c’était le Titanic », sourit « Nounours ».
Si l’on considère que le « sous-marin » ne l’a emporté qu’avec 1 800 voix d’avance sur son adversaire, il est évident que ce quartier de 4 000 âmes représentait un enjeu majeur. Et le coup de pouce de celui qui se présente volontiers comme l’un des leaders de Saint-Jacques, une véritable aubaine pour le candidat heureux. Car Louis Aliot connaît le contexte : ici, l’illettrisme toucherait 60 % des moins de 50 ans ; la parole et le bouche-à-oreille règnent en maître. « Aujourd’hui, je respire. Il m’a dit qu’on allait fêter ça ensemble », souffle « Nounours ».
Désormais, l’extrême droite ne fait plus peur à personne. « Le racisme, il est déjà présent, on n’a pas attendu le FN pour nous pointer du doigt », rétorque Alain Gimenez. Il faut dire qu’ici aussi le député RN travaille son image depuis un bon bout de temps. Depuis 2014, ce grand architecte de la « dédiabolisation » du FN milite pour la création d’un festival des cultures tziganes à Perpignan et d’une « radio de culture gitane ». Le 24 octobre 2017, l’eurodéputé Édouard Ferrand (FN) organisait une exposition sur « Les gitans de Perpignan à Strasbourg ». Présent ce jour-là, Louis Aliot tient un discours éloigné des grands axes habituels du RN, dont il était vice-président jusqu’en 2018 : « Dans ces quartiers-là, malheureusement, les pouvoirs publics ont déserté. Ils utilisent les chefs de famille pour se faire élire lors des élections et puis ils les oublient. Ça méritait que l’on mette ce problème-là au cœur de notre action, pour bien montrer que ceux qui discriminent ne sont pas forcément là où on pense qu’ils sont », a-t-il avancé dans une vidéo du groupe européen Identité et démocratie. Une drague de longue haleine, en somme, qui a fini par payer.
« Depuis son arrivée au conseil municipal et à la communauté de communes en 2008, personne n’a jamais rien dit sur Louis Aliot. Personne ne l’a critiqué, personne n’a dénoncé ses manœuvres et sa fainéantise. Aujourd’hui, tous les élus se plaignent, mais ce sont eux qui lui ont préparé la chambre et le lit », dézingue une habitante du quartier, observatrice de la première heure du manège politique local. Seul Olivier Amiel, ancien premier adjoint de la municipalité précédente, s’était amusé à épingler l’ex-compagnon de Marine Le Pen. En 2017, il révélait un taux d’absentéisme de 46 % en conseil municipal, et de 64 % en conseil communautaire… Même discrétion à l’Assemblée nationale, d’après l’observatoire nosdeputes.fr, qui classe Louis Aliot parmi les 52 députés les moins actifs de l’hémicycle (sur 577). Mais Perpignan est « une petite ville ». « On ne peut y faire de la politique avec la véhémence qu’on aurait dans une métropole, explique l’historien Nicolas Lebourg. Et Louis Aliot est d’un commerce sympathique. Comment voulez-vous aller traiter de danger fasciste un type en train de boire un coup peinard en terrasse ? »
D’ici quelques jours, Louis Aliot compte fêter sa victoire avec Saint-Jacques. « Vous savez, en général, place du Puig, on fait une grillade ou quelque chose comme ça… On a convenu de faire un apéritif, mais c’est privé, c’est pas la mairie », assure le maire.
Dans le quartier, depuis le lundi 6 juillet, le bal des pelleteuses a repris. Rue Émile-Zola, deux maisons devraient bientôt redevenir poussière. Cette fois-ci, pourtant, pas de grogne. « Aliot nous a dit qu’il ne fallait pas jeter nos forces là-dedans. C’est presque en dehors de Saint-Jacques et c’est la dernière fois qu’ils cassent », tempère Alain Gimenez, qu’on a déjà connu bien plus tonitruant. La chance du débutant peut-être...


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