13 octobre 2016

Retirada, les derniers témoins



Quatre-vingts ans après le début de la guerre d’Espagne, la dernière génération de témoins de la retirada (l’exil) se souvient. Maria et José comptaient parmi les 500 000 réfugiés à fuir la dictature franquiste.
(Paru le 13 octobre 2016, Midi Libre Lunel)

Maria Martinez, 91 ans.
 Les yeux rivés sur son écran de télé, Maria, 91 ans, n’en perd pas une miette. Aux sitcoms à l’eau de rose, la Valerguoise préfère les débats de l’assemblée nationale. Elle est restée très politique, Maria. Et son exil, elle le revit régulièrement, au rythme de ses insomnies. «La nuit, je me réveille souvent vers une heure du matin. J’allume un peu la lumière, et je repense à tout ça». Sur son gilet de laine, une broche aux couleurs du drapeau de la deuxième république espagnole. Un combat qu’elle embrassait toute jeune, et qui ne la quittera plus.
En 1939, elle n’a que 13 ans lorsque son père décide de quitter la Catalogne. C’était juste après la prise de Barcelone par les troupes du général Franco. Aux quatre coins de l’Espagne, la guerre fait rage. Et son père, membre de l’armée républicaine, est en sursis. «Avec ma mère et mes quatre frères et sœurs, on est partis à la frontière, à Puigcerdá », raconte Maria. Tandis que la petite famille embarque dans un wagon pour sillonner les chemins de fer français, le père est enfermé dans le camp de Septfonds, près de Montauban. À l’époque, la France accueille les civils, mais se méfie des miliciens et des hommes armés. Donc à la frontière, souvent, les familles se scindent. 

José Labarias et son épouse. 
A quelques mètres de chez Maria, toujours à Valergues, José Labarias et son épouse partagent aussi cette épreuve. «Nous, on a été arrêtés au Perthus, raconte José. On suivait mon père avec deux charrettes remplies de provisions… Je me souviens des bombardements qui nous faisaient très peur. Les avions nous frôlaient…». À l’époque, lui n’avait que 7 ans, et il était entouré de ses huit frères et sœurs. «Il fallait partir, autrement ils nous fusillaient. Ils avaient déjà tué la sœur de mon père. Mais au Perthus, ils n’ont pas voulu le laisser passer. Ils l’ont arrêté. Il a fallu laisser les deux mulets chargés. Ils nous ont tout pris. Ils n’ont même pas voulu qu’on amène nos vélos…Et puis pour vérifier qu’elle n’avait pas d’argent sur elle, je me souviens qu’ils ont fouillé ma mère. Ils l’ont mise toute nue. Mais elle a été plus coquine qu’eux, elle avait tout brûlé». José se retrouve donc dans le Cantal avec sa sœur et son beau-frère, tous deux plus âgés. Leur père se retrouvait enfermé dans le camp d’Argelès, tandis qu’eux patientaient en Auvergne, et tentaient de gagner leur croûte dans une ferme. 
Pour Maria, depuis Puigcerdá, le voyage durera trois jours. Trois jours «sans bouger», serrés les uns contre les autres dans un wagon à bestiaux. «On est passé par Bordeaux,on s’est arrêté partout… Et on est arrivé dans l’Eure, à Évreux puis à Pacy-sur-Eure». Au fil de leurs pérégrinations, les trains de 1939 acheminaient les réfugiés espagnols vers les communes “amies”. Au total, 70 départements acceptaient de jouer le jeu et d’accueillir dans l’urgence, cet afflux massif. Il faut se souvenir qu’ils étaient près de 500 000 à fuir le régime franquiste ! Et si certains souffraient à l’époque d’un certain racisme, Maria ne l’a jamais ressenti. «Nous avons été très bien accueillis. Le maire avait un bon fond. Il nous avait donné des habits. On était 32 Espagnols là-bas. On nous a hébergés dans l’ancienne école. Tout le monde avait choisi son lit, mais il n’en restait plus pour maman. Il faut dire qu’elle était très timide. Alors elle a dormi avec une autre réfugiée espagnole,et le lendemain, un monsieur qui travaillait dans un magasin de meuble lui a apporté un magnifique lit en bois. C’était le plus beau des lits!» Pour Maria, José et les centaines de milliers d’exilés, tout était à reconstruire. «Pauvre on a été, pauvre on est resté, lance José Labarias. Mais heureusement qu’on était travailleurs, sinon, on n’aurait jamais réussi à trouver de maison». Dans le Cantal, l’homme gardera les vaches jusqu’à ses 19 ans, avant d’apprendre le métier de maçon. Pendant ce temps, dans l’Eure, la mère de Maria trouve un emploi de plongeuse dans un restaurant. Avec un unique objectif: survivre, jusqu’à ce que son mari les rejoigne enfin. «Tout le monde était très gentil avec nous. Au restaurant, on nous donnait toujours les carcasses des poulets pour qu’on puisse faire des bouillons. À cette époque, je me souviens aussi que l’on mangeait souvent du boudin et de la purée, parce que ce n’était pas très cher», détaille Maria. C’étaient les années Piaf, et Berthe Sylva… Dans les bals, on écoutait “L’homme à la moto”, et puis… «Les roses blanches» si chères à Maria. En parallèle pourtant, la seconde guerre mondiale prend le pas. Et dans les mois qui suivent leur arrivée en France, lorsque son père les retrouve, Maria et sa famille s’engagent dans la résistance. Sa maison accueille alors des réunions secrètes. Et c’est dans ces conditions qu’elle rencontre son époux, Felipe Martinez, lui aussi réfugié espagnol passé par le camp d’Argelès… «J’ai cousu les brassards de la FFI (Forces Françaises de l’intérieur NDLR) pour tous les résistants du département de l’Eure», sourit-elle. Et même lorsque la seconde guerre mondiale se termine, sa famille n’a de cesse de militer pour la libération des Républicains espagnols emprisonnés au pays. Jusqu’à la mort de Franco en 1975. Aujourd’hui encore, Maria serre fort ces deux petits drapeaux de perles que son défunt frère avait alors confectionnés. L’un aux couleurs de la France, l’autre de la deuxième République espagnole. Comme un précieux bijou de famille.

25 septembre 2016

«Le mot Harki me collera à la peau toute la vie»



Chaque 25 septembre, la France rend hommage aux Harkis, ces indigènes qui ont combattu à ses côtés lors de la guerre d’Algérie. Un mot comme un stigmate. Rencontres.
(Paru le 25 septembre 2016, Midi Libre)



Les mains se croisent. Les regards s’interrogent et se jaugent… «Votre article, il paraîtra aussi en Algérie?», questionne l’un d’eux. «Moi je ne parle pas des morts, ni des personnes égorgées... Je ne veux pas parler de tout cela», prévient un autre. Ils se nomment Benamar, Miloud, Mohamed et au premier coup d’oeil c’est une évidence : ces hommes plient encore sous le poids de l’Histoire. Pas de détails sanglants donc. Pas question de ressasser les recoins les plus sombres de ce douloureux pan d’histoire. Mais le trio accepte de revenir sur l’exil.
Miloud n’avait que 17 ans lorsqu’il s’engageait côté français. À 76 ans, il porte désormais un regard lucide et serein. «Il fallait être soit d’un côté, soit de l’autre. On était né en Algérie,mais on pensait qu’on était Français. Moi, je ne connaissais pas les gens du FLN (Front de Libération Nationale NDLR)», explique-t-il. Parmi ses souvenirs les plus forts : le cessez-le-feu de 1962. Date fatidique à maints égards. Si pour certains il est synonyme de joie, pour d’autre c’est le début de la fin. L’armée française désarme aussi sec les Harkis, et les abandonne à leur propre sort. Exécutions sommaires, torture, prison… «On nous a ramassés comme des mouches. La guerre était finie, mais dans les villages, tout le monde nous connaissait. Mon principal souvenir, c’est que j’ai été fait prisonnier au dernier moment. Prisonnier de guerre à Tlemcen pendant deux ans. C’était le travail forcé. On a nettoyé toute la ville, les rues, les rivières…». Et pour les aider à accélérer le rythme, c’était à coups de manche de pioche. Le regard brillant, Miloud n’en dira pas beaucoup plus… «J’ai souffert, je ne l’oublierai jamais». C’est finalement l’intervention du Comité international de la Croix rouge (CICR) qui sauvera sa peau. À l’été 1963, le CICR visite les principaux lieux de détention du pays, libère les Harkis,et embarque ceux qui souhaitent rejoindre la France. Un sauvetage in extremis dont se souvient Miloud comme si c’était hier. Cette année-là, lui et 1300 autres“indigènes” s’exilaient enfin vers l’Hexagone. 
Mohamed, du haut de ses 79 ans, a oublié une grande partie de son vocabulaire français. Et pour cause : lui ne rejoignait la France qu’en 2002, après des années et des années de galère. Au sortir de la guerre, pendant deux ans, il explore chaque recoin de la prison de Sidi Bel Abbès. Les coups de manche dont parle Miloud, il connaît bien. Son crâne, aujourd’hui désert, en affiche encore les stigmates. Problème : au cessez-le-feu, tout comme sa liberté, ses papiers se volatilisent d’un coup d’un seul. «On m’a tout pris. Je n’avais plus rien pour pouvoir partir en France. J’ai dû rester là-bas le temps de refaire mes papiers, mais personne ne voulait me donner du travail ». Il lui faudra huit années pour retrouver une identité fiable administrativement parlant. «Quand tu es harki, tu ne peux pas parler et tu n’as aucun droit», résume l’homme. Alors jusqu’ici, difficile de toucher ses indemnités d’anciens combattant. «Tu peux faire tes papiers là-bas aussi, rectifie son ami Benamar. Mais en Algérie, les anciens combattants, ils ont la tremblote».
Benamar paraît être le plus affecté des trois. Les images de la guerre semblent le hanter encore, au point qu’il ne se laisse aller qu’à de rares commentaires. L’homme était rapatrié dès la fin de la guerre. Et s’il ne passait pas par la case prison, il goûtait pour quelques mois aux joies du camp de Rivesaltes. «C’était bien », souffle-il. Si la remarque surprend, il faut se souvenir qu’à l’époque, c’était les camps ou la mort. Cependant, lorsque l’armée lui propose de rester dans ses rangs, il refuse. Il part pour Lunel et tente de reprendre les rênes de sa vie. «Moi, je me suis sauvé tout seul», lance-t-il. Et s’il ne l’avoue qu’à demi-mot, l’abandon, il en souffre encore. «J’ai dix enfants, et certains n’ont pas de travail. Je ne demande pas à ce que l’on fasse d’eux des ingénieurs, mais la France aurait pu nous aider un peu plus…». Un sentiment de double peine en somme. La guerre, l’oubli… Et puis cet insidieux moment de gène, face à des populations d’origine algérienne qui n’auraient peut-être pas choisi le même camp quelques années plus tôt. «Je suis contre la guerre. Qu’est-ce qu’on a gagné? Je ne veux pas porter mes médailles. Je suis un Arabe, pour moi c’est la honte». Résigné, aujourd’hui Mohamed en sourit : «Le mot Harki me collera à la peau toute la vie».


14 avril 2016

« Nous sommes des survivants »


Laurent Amar est le père de Raphaël, un jeune Lunellois mort en Syrie, Stéphane Sarrade, celui d’Hugo, victime des attentats du Bataclan. Main dans la main, il sont allés à la rencontre de lycéens, à Lunel, pour raconter ces drames tels qu'ils les ont vécus. L'entretien a été réalisé à quelques jours de l'événement.
(Paru le 14 avril 2016)

Raphaël Amar, jeune lunellois mort en Syrie (DR).

Vous avez été, tous deux, touchés de plein fouet par la folie meurtrière de Daech. Mais de manières différentes. Qu’est-ce qui vous rassemble aujourd’hui ? 
Stéphane Sarrade : C’est d’avoir perdu un fils, d’abord. C’est aussi le chagrin, la douleur… Puis l’incompréhension. On ne pouvait pas s’y attendre. Nos enfants sont morts aux deux bouts de la chaîne en quelque sorte, mais pour moi, ce sont deux victimes.
Laurent Amar : Nos enfants avaient quasiment le même âge au moment de leur mort : 23 ans. Et bien au-delà de ça, ce sont deux histoires qui nous traversent tous, au niveau national, tant nous sommes choqués. On a tous pris conscience que nous n’étions pas à l’abri de ce phénomène. 
Vous vous rendez au lycée Louis-Feuillade de Lunel ce jeudi pour parler aux élèves. Pourquoi est-ce si important ?  
S. S. : Après le 13 (les attentats du 13 novembre, NDLR), je me suis dit qu’il serait intéressant d’avoir une démarche similaire à celle de Latifa Ibn Ziaten, la mère d’une victime de Mohamed Mérah. Et pour moi, c’était aussi important que cela se passe dans la région. Hugo vivait à Montpellier. J’ai aussi grandi dans l’Hérault, j’ai même vécu deux ans à Marsillargues, et j’ai vu les choses évoluer vers plus de misère, plus de fragilité. Et puis la ville de Lunel n’est pas neutre… Pourtant, je ne peux pas imaginer qu’un jeune de 15 ou 16 ans n’ait plus d’espoir au point de n’avoir que la mort pour exister. 

Hugo Sarrade, victime de l'attentat du Bataclan. (DR)


Que voudriez-vous leur dire ? 
S. S. : Ma seule ambition, c’est de leur parler du monde réel. Les attentats, ce n’est pas qu’un truc qui se passe à la télévision. Ce n’est pas Youtube, c’est la vraie vie! Des gens sont morts dans le métro de Bruxelles, à Paris. Il y avait des musulmans, des chrétiens, des juifs… Tout le monde peut être touché ! 
Quant à vous, Laurent Amar, j’imagine que vous allez axer votre discours sur les départs en Syrie… 
L. A. : À travers mon témoignage, je voudrais insuffler quelque chose de l’ordre de la précaution… de la prévention. Donner quelques clés pour les jeunes qui pourraient être confrontés à ces mécanismes et à ces discours dangereux. Il faut savoir que cela va très vite. Vraisemblablement, on en est même aujourd’hui persuadés, huit jours avant son départ notre fils n’avait pas l’intention de partir. Les choses se sont précipitées et Raphaël n’a pas eu le temps de la réflexion, ni du discernement. C’était en pleine période de Ramadan, il était donc beaucoup plus présent à la mosquée et en contact avec des personnes influentes et déterminées. Des gens ont influencé son cheminement. Aujourd’hui, le risque n’a pas disparu. 
Vous avez un second point commun : votre capacité à évoquer ces drames sans haine. Comment l’expliquez-vous? 
S. S. : On ne peut avoir de haine qu’envers des êtres humains… Or, pour moi, ce ne sont plus des humains. J’ai beaucoup de colère, mais pas de haine. Sinon, je ne serais pas en capacité de me reconstruire, ni de véhiculer les valeurs d’Hugo. L. A.: La haine ne ramènera pas mon fils ! Cette énergie doit être transcendée au service du combat qui nous anime : désigner les véritables responsables ! Vous avez suivi l’arrestation de Salah Abdeslam, l’un des auteurs des attentats de Paris, avec attention. Qu'avez-vous ressenti ?
S. S. : On m’a demandé si j’étais soulagé, j’ai répondu non. Je pense qu’il est important, lorsque le procès s’ouvrira, d’avoir quelqu’un dans le box des accusés. Une incarnation des responsables. 
Lunel a aussi été qualifiée de Molenbeek à la française. Était-ce justifié selon vous? 
L. A. : À travers mes échanges avec d’autres parents concernés, il est évident que des foyers géographiques sont apparus un peu partout en Europe. Et, malheureusement pour notre fils, Lunel en fait partie. Est-ce vraiment un Molenbeek à la française ? J’aimerais que la justice l’établisse clairement et nous apporte les réponses que l’on attend tous… 
Le massacre du Bataclan, c’était il y a cinq mois; la mort de Raphaël, un an et demi. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? 
L. A.: On est des survivants. On essaie de vivre et de se reconstruire avec ce vide incommensurable… Tous les événements qui se sont produits depuis - Charlie, les attentats de Paris, Bruxelles - tous ces drames nous rappellent celui que nous avons vécu.

Les deux entretiens ont été réalisés séparément, par téléphone, quelques jours avant la rencontre.