Quatre-vingts ans après le début de la guerre d’Espagne, la dernière
génération de témoins de la retirada (l’exil) se souvient. Maria
et José comptaient parmi les 500 000 réfugiés à fuir la dictature
franquiste.
(Paru le 13 octobre 2016, Midi Libre Lunel)
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| Maria Martinez, 91 ans. |
En 1939, elle n’a que 13 ans lorsque son père
décide de quitter la Catalogne. C’était juste après la prise
de Barcelone par les troupes du général Franco. Aux quatre coins de
l’Espagne, la guerre fait rage. Et son père, membre de l’armée
républicaine, est en sursis. «Avec ma mère et mes quatre frères et sœurs, on est partis à la frontière, à Puigcerdá »,
raconte Maria. Tandis que la petite famille embarque dans un wagon pour
sillonner les chemins de fer français, le père est enfermé dans
le camp de Septfonds, près de Montauban. À l’époque, la France
accueille les civils, mais se méfie des miliciens et des hommes
armés. Donc à la frontière, souvent, les familles se
scindent.
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| José Labarias et son épouse. |
A quelques mètres de chez
Maria, toujours à Valergues, José Labarias et son épouse partagent
aussi cette épreuve. «Nous, on a été arrêtés au Perthus, raconte
José. On suivait mon père avec deux charrettes remplies de
provisions… Je me souviens des bombardements qui nous faisaient très
peur. Les avions nous frôlaient…». À l’époque, lui n’avait
que 7 ans, et il était entouré de ses huit frères et sœurs. «Il
fallait partir, autrement ils nous fusillaient. Ils avaient déjà tué
la sœur de mon père. Mais au Perthus, ils n’ont pas voulu le
laisser passer. Ils l’ont arrêté. Il a fallu laisser les deux
mulets chargés. Ils nous ont tout pris. Ils n’ont même pas voulu
qu’on amène nos vélos…Et puis pour vérifier qu’elle
n’avait pas d’argent sur elle, je me souviens qu’ils ont fouillé
ma mère. Ils l’ont mise toute nue. Mais elle a été plus coquine
qu’eux, elle avait tout brûlé». José se retrouve donc dans le
Cantal avec sa sœur et son beau-frère, tous deux plus âgés. Leur
père se retrouvait enfermé dans le camp d’Argelès, tandis qu’eux
patientaient en Auvergne, et tentaient de gagner leur croûte dans une
ferme.
Pour
Maria, depuis Puigcerdá, le voyage durera trois jours. Trois jours
«sans bouger», serrés les uns contre les autres dans un wagon
à bestiaux. «On est passé par Bordeaux,on s’est arrêté partout…
Et on est arrivé dans l’Eure, à Évreux puis à Pacy-sur-Eure». Au
fil de leurs pérégrinations, les trains de 1939 acheminaient les
réfugiés espagnols vers les communes “amies”. Au total, 70
départements acceptaient de jouer le jeu et d’accueillir dans
l’urgence, cet afflux massif. Il faut se souvenir qu’ils étaient
près de 500 000 à fuir le régime franquiste ! Et si certains
souffraient à l’époque d’un certain racisme, Maria ne l’a
jamais ressenti. «Nous avons été très bien accueillis. Le maire
avait un bon fond. Il nous avait donné des habits. On était 32
Espagnols là-bas. On nous a hébergés dans l’ancienne école. Tout
le monde avait choisi son lit, mais il n’en restait plus pour maman.
Il faut dire qu’elle était très timide. Alors elle a dormi avec une
autre réfugiée espagnole,et le lendemain, un monsieur qui
travaillait dans un magasin de meuble lui a apporté un magnifique lit
en bois. C’était le plus beau des lits!» Pour Maria, José et les
centaines de milliers d’exilés, tout était à reconstruire. «Pauvre
on a été, pauvre on est resté, lance José Labarias.
Mais heureusement qu’on était travailleurs, sinon, on n’aurait
jamais réussi à trouver de maison». Dans le Cantal, l’homme
gardera les vaches jusqu’à ses 19 ans, avant d’apprendre le métier
de maçon. Pendant ce temps, dans l’Eure, la mère de Maria trouve un
emploi de plongeuse dans un restaurant. Avec un unique objectif:
survivre, jusqu’à ce que son mari les rejoigne enfin. «Tout le
monde était très gentil avec nous. Au restaurant, on nous donnait
toujours les carcasses des poulets pour qu’on puisse faire
des bouillons. À cette époque, je me souviens aussi que l’on
mangeait souvent du boudin et de la purée, parce que ce n’était pas
très cher», détaille Maria. C’étaient les années Piaf, et Berthe
Sylva… Dans les bals, on écoutait “L’homme à la moto”, et
puis… «Les roses blanches» si chères à Maria. En parallèle pourtant, la seconde guerre mondiale prend le
pas. Et dans les mois qui suivent leur arrivée en France, lorsque son
père les retrouve, Maria et sa famille s’engagent dans la
résistance. Sa maison accueille alors des réunions secrètes. Et
c’est dans ces conditions qu’elle rencontre son époux,
Felipe Martinez, lui aussi réfugié espagnol passé par le camp
d’Argelès… «J’ai cousu les brassards de la FFI
(Forces Françaises de l’intérieur NDLR) pour tous les résistants
du département de l’Eure», sourit-elle. Et même lorsque la seconde
guerre mondiale se termine, sa famille n’a de cesse de militer pour
la libération des Républicains espagnols emprisonnés au pays.
Jusqu’à la mort de Franco en 1975. Aujourd’hui encore, Maria serre
fort ces deux petits drapeaux de perles que son défunt frère avait alors
confectionnés. L’un aux couleurs de la France, l’autre de
la deuxième République espagnole. Comme un précieux bijou de
famille.


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