Le journaliste syrien Amir Al Halabi s'est réfugié en France, près de Lunel, avec
femme et enfant, après avoir fui Daech deux fois…
(Paru le 26 juin 2017, Midi Libre)
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| Amir Al Halabi, journaliste syrien en exil. |
L’appartement
est sobre, les murs d’un blanc immaculé. Pas de déco, ni de photo…
Rien qui ne dévoile une once d’histoire, ni l’ombre d’un goût.
Et pour cause : Mohamed et sa petite famille ont fui Daech deux fois. À
deux reprises, ce journaliste de 34 ans, plus connu sous le
pseudonyme d’Amir Al Halabi, embarquait femme et enfant sans
se retourner. La première fois, c’était en 2013. « C’était peu après
le début des bombardements d’Alep. Dans le ciel, il y avait les
bombes de Bachar Al Assad ; au sol, celles de Daech. Un vrai dilemme
», sourit Amir. Lui et ses proches prenaient donc la direction
de Gaziantep, en Turquie, à 60 km de là. À l’époque, Amir se
souvient, « 90 % des journalistes et des activistes étaient ici. Et
nous faisions beaucoup d’allers-retours entre la Turquie et Alep».
Lui travaillait pour l’agence de presse Smart news, mais il produisait
aussi parfois des documents pour l’AFP (Agence France Presse).
Pourtant, rapidement, pris dans le sillage du réalisateur et
militant syrien Naji Jerf, il se lance dans une enquête au long cours
sur les crimes de l’Etat islamique à Alep. « C’était au début
de l’année 2015. Les trois premiers mois étaient très difficiles.
C’était horrible…Catastrophique ! Les hommes de Daech
enlevaient des journalistes, des activistes, mais aussi des médecins et
des humanitaires… Quatre de mes amis journalistes se sont fait
assassiner », confie-t-il. Le tournage s’est évidemment révélé
dense. Intense. Une mise en danger quotidienne. « On devait se cacher.
Une milice de l’armée libre assurait ma protection à Alep ». Mais
l’horreur absolue, il la vit lorsqu’il découvre l’un des
premiers charniers d’Alep. « Daech utilisait les sous-sols d’hôpitaux
comme QG, mais aussi comme lieux de torture et de meurtre. J’ai aussi
filmé ces cadavres. C’était des hommes plutôt âgés, qui avaient
été victimes d’exécutions par balle au niveau de la nuque. Mais je
ne sais toujours pas pourquoi, ni qui ils étaient… »
Huit mois après le début
du tournage, le 15 décembre 2015, le film est diffusé sur la chaîne Al
Arabiya et sur Youtube. Ils le baptisent “Isil in Aleppo” (ou
“Daech à Alep”). 24 minutes d’horreurs et de
témoignages dénonçant les exactions de l’État islamique dans
sa ville natale (voir ci-dessous). Deux semaines plus tard, nous sommes
le 27 décembre 2015, le réalisateur du film Naji Jerf est assassiné
d’une balle en plein front dans le centre-ville de Gaziantep. Il est
alors 15 h 20 ; les deux hommes devaient se retrouver une heure plus
tard… «Nous devions discuter avant son départ pour la France.
J’étais dans la boutique d’un ami ; lui devait aller manger
un morceau avant de me retrouver». Pourtant, avant même d’apprendre
la nouvelle Amir est sous tension. « Dans ce contexte, on
développe…comme un 6e sens. J’avais remarqué que quelqu’un
me surveillait. Cette personne portait une veste en cuir, et avait une
autre veste qui couvrait son bras, comme pour cacher un objet. Je
sentais qu’il se passait quelque chose… Et puis j’ai reçu
ce message d’un ami, via Whats-App, me disant que Naji avait été
tué ». Aussitôt, Amir fait appeler un taxi et prend la fuite. La
police locale lui conseille alors... de disparaître. « Ils m’ont
dit qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi », souffle-t-il. C’est
à ce moment là que Reporters sans frontières intervient. Avec l’appui
du directeur de Smart News, l’association l’aide à quitter
la Turquie pour l’Hexagone (voir ci-contre). Au mois d’avril 2016,
Amir et sa famille découvrent Paris pour quelques semaines, avant
de rejoindre Fréjus, puis l’Hérault.
Aujourd’hui,
les convictions qui animent Amir sont restées intactes. Loin d’avoir
été tronqué par la peur, son message n’en est que plus fort : «
Ce que je voudrais arriver à dire au monde entier, c’est
qu’on n’arrivera pas à combattre Daech uniquement par les armes. Je
veux montrer ce que Daech est vraiment. Cela permettra peut-être de
freiner les financements, et d’éviter que des gens n’adhèrent encore
à ses propositions…La vérité, c’est que le régime de Bachar Al
Assad et Daech vont dans le même sens. La vérité, c’est que Daech
travaille avec le régime pour étouffer la révolution syrienne !
». Ironie du sort, c’est à deux pas de la cité pescalune
qu’Amir vient trouver la paix. Une ville elle-même meurtrie par le
radicalisme. Une ville qui a vu une trentaine de ses jeunes citoyens
partir en sens inverse. Alors quand il l’apprend, son regard se fige,
ses joues se gonflent. « Po ! po ! po ! Non, je ne le savais pas.».
Silence. «C’est terrible...»
(Un grand merci à Hicham Atifi pour m'avoir aidée à
traduire l’échange.)
***
RSF sur le
pont
Le service Assistance de Reporters sans frontières a joué un
rôle crucial pour Amir Al Halabi et ses proches. « Beaucoup estiment
que l’assassinat de Naji Jerf est lié à ce documentaire. De plus,
la présence d’hommes de Daech à Gaziantep, en Turquie, étaitbconnue
en 2015… Amir se sentait surveillé et suivi. Donc nous l’avons
d’abord aidé à se mettre en sécurité à Istanbul, puis nous avons
soutenu sa demande de visa auprès de l’ambassade de France »,
explique-t-on à RSF. Au vu du contexte et des nombreuses menaces qui
pesaient depuis plusieurs mois sur le projet de Naji Jerf à Alep, la
demande d’Amir a été jugée prioritaire. Trois mois plus tard, en
avril 2016, lui et sa famille embarquaient pour Paris.
***
«
Isil in Aleppo », pour défaire les fantasmes de la propagande
Une version sous-titrée en français du documentaire de Naji Jerf, traduite par le
Collectif des amis d’Alep, circule sous Youtube. Il suffit de taper “Daech à Alep”, et
rapidement l’enjeu s’avère limpide. Avec ce film, Naji Jerf, Amir
Al Halabi et les autres défont tous les fantasmes de la propagande de
Daech ! Les nombreux témoins l’assurent, bien loin des grands
principes religieux, ce sont en fait des motifs aussi
fantasques qu’aléatoires qui poussent les hommes de Daech à semer la
terreur. Au final, les disparus se comptent par centaines, et les sympathisants ne font pas exception à la règle. Des milliers de “bons musulmans" syriens ont été massacrés. « Des gens très croyants, qui prient tous les jours, tués
sous l’accusation d’être laïcs », rapporte l’un d’eux. «
Ils m’ont dit : “Le prophète Mohamed a tué 70 Musulmans
par erreur, et donc ton frère a été tué par erreur” », raconte
un autre. «Ils ont poignardé la révolution dans le dos ! ».

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