19 avril 2018

A Montpellier III, c'est le temps des cerises


Depuis le 27 mars, les grévistes occupent des bâtiments pour protester contre la loi Vidal. Pas un blocus, mais une “occupation active” : cours substitutifs, autogestion, débats d’idées… L’occasion pour une poignée d’étudiants et d’enseignants d’y jeter les bases de l’université “rêvée”.
(Paru le 19 avril 2018, Marianne)

Photo d'illustration, (Gratisography - Ryan Mc Guire)

Vu de l’extérieur, rien d’inhabituel. Un petit flux d’étudiants rallie les principaux axes de l’université Montpellier-III Paul-Valéry, comme si tout était rentré dans l’ordre à quelques jours des vacances scolaires. Un semblant de routine, rapidement troublé par une bonne d’odeur de légumes frais qui émane du parvis de l’amphi A. Robin, Marcel et les autres coupent, émincent, cisèlent… En fond sonore : Surfin’USA, des Beach Boys. « L’association Comae nous donne de beaux légumes, pas des périmés… C’est sa façon à elle de nous soutenir », sourit Marcel. Comme chaque jour depuis quatre semaines, l’équipe délivre de 50 à 100 repas vegan à prix libre. De quoi nourrir les plus affamés des révoltés qui, depuis la grève illimitée votée le mardi 27 mars contre la sélection à l’université, tentent d’instaurer un « coup d’Etat » dans l’établissement. « Coup d’Etat »… Si l’expression est exagérée, l’ampleur prise par le mouvement est bien réelle. Alors qu’un petit groupe de militants tentait de faire entendre ses craintes sur la loi Vidal depuis l’automne - pas plus de 50 au mois de février -, la radicalité a grimpé en flèche à la mi-mars. Pas de violence certes, mais des moyens et des codes empruntés à des luttes sociales historiques du genre « commune » ou « zone à défendre »… « Lors de la grève du 15 mars, on a réussi à bloquer l’université à 19 ! Près de 1 200 étudiants sont venus dans l’amphi A pour savoir ce qu’il se passait, se réjouit Arnaud, 22 ans, engagé auprès de Solidaires. Et après quatre heures de débats et d’explications, une majorité a voté le blocage. C’était un beau moment. » Un forcing jugé aujourd’hui indispensable par les nouvelles recrues, et ce malgré leurs interrogations quant à la validation de leur semestre ! Coup de bol, grâce à une « indiscrétion », la petite bande a mis la main sur les 68 000 mails des enseignants, personnels et étudiants des deux universités de Montpellier. « Comme ça, on a les mêmes pouvoirs de communication que Patrick [Gilli, le président de l’université] », poursuit Arnaud. L’occasion de lui faire comprendre qu’un rapport de force a été instauré… L’apothéose, ils l’ont vécue lors de l’AG du 27 mars, lorsque plus de 2 500 étudiants se sont déplacés pour voter l’occupation illimitée. Une assemblée « flamboyante », s’exclame Augustin, étudiant en littérature italienne, et qui fait écho aux événements survenus cinq jours plus tôt quand un groupe encagoulé et armé s’est attaqué aux bloqueurs de la faculté de droit de Montpellier, qui étaient soutenus par bon nombre d’étudiants de « Paul-Va ». « Cette agression a attiré l’attention médiatique sur nous. On a pu développer notre discours, se félicite Augustin. On a pu expliquer que, pour nous, les coups de matraque des fascistes n’étaient pas pires que ceux de la police. Et, d’un coup, tous les projecteurs ont été tournés vers la mobilisation étudiante… » Sur les bancs de l’amphi, lors des débats quotidiens, pas de badge, ni d’autocollant. On y croise cependant des membres du syndicat Solidaires, du Syndicat de combat universitaire de Montpellier (Scum), et de l’Union nationale des étudiants de France (Unef ). Ici, d’ex-macronistes et des anarchistes luttent presque main dans la main. Le comité de mobilisation rassemble près de 150 membres actifs. Et, s’ils n’ont pas réussi à dénicher les clés des salles, « c’est pas vraiment un problème, sourit Arnaud. Beaucoup de personnels sont affiliés à la CGT, qui nous soutient. Quand on a besoin d’une salle, ils nous ouvrent… » Une aubaine, du moins tant que Patrick Gilli jouera la carte de l’apaisement. « Je crois surtout dans la vertu du dialogue », explique le président de la fac, qui refuse pour l’heure d’appeler les CRS à la rescousse pour évacuer les lieux. Le rapport de force se joue ailleurs…
Au quotidien, la bataille s’organise via les boîtes mail de la communauté universitaire et sur les réseaux sociaux. Récemment, les étudiants ont divulgué en AG ce message, signé Patrick Gilli, exhortant les UFR (unités de formation et de recherche) et les personnels administratifs à ne pas aller à la rencontre des jeunes grévistes : « Les discussions ou négociations, nécessaires, doivent se tenir à l’échelle de la présidence, seule instance légitime de représentation de l’ institution. » Une demande qu’il justifie par le souci de « s’assurer que les mêmes informations sont données à chacun ». Un vœu pieux… Car, le président le sait bien, non seulement les échanges existent, mais ils sont très nombreux. 
Depuis le lundi 19 mars, le comité de mobilisation a mis en place des cours substitutifs. «On a hésité avec le mot “alternatif ”… Mais il signifierait qu’une autre voie existe. Là, c’est la seule possible », raconte Emile, étudiant en arts plastiques. Une vingtaine d’enseignants volontaires ont proposé leurs services pour compléter cet emploi du temps bis, distribué à la manière d’un tract autour des amphis. Au programme : des interventions sur l’éducation populaire, le dessin au service des idées, les moyens historiques pour tenter de disqualifier les contestations sociales, ou encore le cinéma de Mai 68… Et les cours s’étirent parfois de 9 à 20 heures sans pause. « L’objectif de la lutte contre le plan étudiants, ce n’est pas de vider l’université, mais plutôt de profiter de ce moment pour lever le nez du guidon dans lequel nous sommes habituellement. Et réfléchir à l’université publique que nous voulons », explique Marc Lenormand, maître de conférences en études anglophones, syndiqué à SUD-Education. Claire Siegel, enseignante en arts plastiques, parle même d’«expérimentation» leur permettant de réfléchir « à d’autres modalités de transmission du savoir ».
Mais, en arrière-fond, la loi Vidal est en marche. Ces dernières semaines, le président a demandé à chaque filière de créer une commission d’examen des vœux dont la mission est d’observer et de classer les demandes d’orientation formulées par les lycéens pionniers de la plate-forme Parcoursup. A Montpellier, plusieurs disciplines – dont les départements d’études anglophones et d’arts plastiques – y ont opposé un refus catégorique. « Une dizaine de filières sur 49 au total », concède Patrick Gilli, qui ne souhaite pas faire de commentaire sur les raisons du conflit. Mais, en philosophie, les profs ont cédé, « par crainte de ne plus avoir d’étudiants à la rentrée prochaine, argue Aurélie Knufer, maître de conférences affiliée à SUD-Education. La plupart des enseignants de mon département sont très critiques vis-à-vis du plan Etudiants, mais nous avons eu la garantie orale du président que les départements qui n’étaient pas en tension pourraient ne pas avoir à classer les dossiers… » Dans quelques jours, tandis que quelque 15 000 étudiants passeront leurs partiels à distance, les bloqueurs hisseront un drapeau noir détournant le logo de la faculté près des grilles de l’entrée, troquant le mot « université » pour celui de « commune »…

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire