13 avril 2018

Le djihad à Lunel, une cicatrisation douloureuse



Le docu-fiction “Prêcheur de lune” met en lumière le phénomène du djihadisme lunellois pour la toute première fois. Un projet qui exacerbe les tensions entre ceux qui souhaitent ouvrir le débat et les partisans de l’oubli. 
(Publié le 13 avril 2018, Marianne)

Eddy Garonne, comédien, Mimoun Haji, réalisateur, Kheloufi Aguili, scénariste,
Marc Montelon, comédien, et Tahar Akermi, coordinateur.


 Le générique défile. Fin. Dans la salle Castel, où vient d’être projeté en avant-première le docu-fiction Prêcheur de lune, les lumières se rallument sur des spectateurs ébahis. Ils ont sursauté aux cris perçants d’Omar, l’un des personnages : « Tu comprends rien, mais c’est pas ça, l’islam ! Ils nous ont menti ! » Une demi-heure d’émotion intense. Ce lundi 2 avril, Lunel (Hérault) a tenté de conjurer le passé. Au micro qui se tendait après le film pour une séance de questions-réponses, on a surtout rendu hommage au réalisateur, Mimoun Hadji : « Je voulais d’abord vous remercier »… Comme si ces Lunellois désespéraient d’attendre. Pour la première fois, le court-métrage a mis le doigt là où ça fait mal. En toile de fond, il y a le départ – bien réel – d’une vingtaine de jeunes pour rejoindre les rangs de Daech en Syrie, en 2013 et 2014, où près de la moitié d’entre eux y ont perdu la vie. Dans les rangs desquels pourrait compter Omar… Dans le film, le jeune homme revient de l’enfer syrien : là-bas, il a vu s’effondrer en quelques semaines tous les mythes véhiculés par la propagande islamiste, auxquels il a cru dur comme fer, pour ne laisser place qu’à la peur et au chaos. Omar retrouve François, un converti fraîchement radicalisé, prêt à quitter à son tour ce pays de « mécréants » qui l’a vu naître. Trente minutes pendant lesquelles la tension va crescendo vers un but unique : décourager chez les jeunes toute velléité de djihad ! Mais, diffusé le 5 avril, alors que s’ouvrait le procès de cinq enfants de Lunel pour « association de malfaiteurs à visée terroriste », Prêcheur de lune a ravivé les plaies. 
Le projet a germé fin 2016, lors d’une discussion autour des vidéos de la campagne du gouvernement « Stop djihadisme » dans les locaux de l’association locale Arts et cultures. « On parlait avec des jeunes, et tout le monde était d’accord pour dire qu’on ne se reconnaissait pas dans cette campagne de lutte contre la radicalisation. Et puis on s’est demandé : nous, comment nous ferions les choses ? » confie Kheloufi Aguili, le scénariste. Lors des six premiers mois, le scénario a été ébauché dans la stricte intimité de l’association. Le psychologue Nasser Raïs et le sociologue Rémi Lemaître ont partagé leurs expertises, alimentées par le témoignage de nombreux jeunes Lunellois proches d’Arts et cultures. « On n’a pas essayé d’inventer quelque chose, précise Mimoun Hadji. On a voulu être au plus près de la réalité. » Un peu trop près peut-être… Dans cette cité de 27 000 âmes, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre dès le début du tournage. « J’ai d’abord senti le regard des gens… Moi, je ne suis pas de Lunel, je suis de Nîmes, mais, rapidement, j’ai compris qu’on dérangeait, poursuit Mimoun Hadji. On avait l’impression de remuer le couteau dans la plaie. » Un pressentiment qui se confirme, dès le courant du mois de mai 2017. Un jour où l’équipe se réunit dans le local de l’association, un automobiliste freine brusquement devant la vitrine. « Il a ouvert sa fenêtre, nous a dit sur un ton ironique que c’était bien ce qu’on faisait, et puis de faire attention, que ça pourrait mal tourner », confie Atef Ben Attaya (Youssef dans le film qui avec son ami Omar tente de dissuader François de rejoindre Daech). Cette « menace », Tahar Akermi la prend au mot. Fondateur d’Arts et cultures et médiateur dans la cité pescalune depuis plus de trente ans, il sait combien ces départs en Syrie et la déferlante médiatique qui a suivis ont éreinté la ville et fracturé la population. « Certains préfèrent mettre une chape de plomb sur toute cette histoire. Mais ce n’est pas la solution », assure-t-il. Pourtant, cet homme de conviction en a personnellement fait les frais. Son épouse, venue chercher ses enfants à la sortie de l’école, est mise en garde par une amie. Celle-ci lui suggère de convaincre Tahar d’abandonner le projet… Puis un copain du médiateur l’appelle, pour lui dire que tout Lunel est en ébullition, qu’on ne parle plus que du film, qu’il est peut-être encore trop tôt… Dans cette ambiance délétère, le réalisateur se laisse envahir par le doute. Tahar se souvient : « Un soir, Mimoun m’a téléphoné vers minuit, il se demandait s’il fallait vraiment continuer… Je lui ai dit : “On ne lâche pas l’affaire !” » Ces pressions qui émanaient essentiellement de la communauté musulmane, ont instillé un étrange sentiment de trahison au sein de l’équipe du film. Comme si elle transgressait un tabou. « Mon rôle est de faire du cinéma, pas de peiner les gens. J’avais envie de leur dire : “Je suis musulman, je suis comme vous… Je suis musulman et je ne veux pas non plus qu’on m’associe à tout ça” », confie Mimoun Hadji. Alors pour désamorcer la situation, en juin dernier, le réalisateur et ses acolytes convient le nouvel imam de la mosquée, Saïd Aït Laama, recruté en septembre 2016. Immédiatement, le religieux s’affiche en soutien inconditionnel. Ce lundi 2 avril, après la projection de Prêcheur de lune, Saïd Aït Laama prendra le micro pour dire combien, dans ces drames, les responsabilités sont «partagées». « Ce film nous incite à être dans l’action », lance-t-il. Jamel Benabdelkader, président de l’Union des musulmans de Lunel qui dirige la mosquée, poursuit : « Pour nous, l’important était de connaître l’intention du film. Ce sujet est non seulement tabou, mais il nous prend aux tripes. Parce que nous avons été touchés dans notre âme.» Des acquiescements salutaires pour les auteurs de Prêcheur de lune, mais qui dénotent encore dans le paysage lunellois. Car, du côté des élus, on fait profil bas. Le seul « officiel » à être présent à l’avant-première du docu-fiction, sera Claude Barral, vice-président (PS) du conseil départemental de l’Hérault. C’est aussi le seul qui mettra la main à la poche, subventionnant le projet à hauteur de 2 000 €. Une somme qui s’est avérée nécessaire pour remplacer une caméra tombée en panne. La majorité municipale (divers droite) n’a, en revanche, pas l’intention de regarder dans le rétroviseur. Sollicité, le maire, Claude Arnaud, s’est muré dans le même silence que lors des dramatiques annonces de 2014. Dans les couloirs de la mairie, on estime encore que ces événements ont « été grossis », et qu’il y a « des sujets qu’on ne préfère pas commenter ». En septembre dernier, la ville passait même à l’offensive, avec une campagne d’affichage entre Montpellier et Nîmes, pour vanter ses mérites et tourner la page. « Ne cherchez plus la face cachée de Lunel ! » sommait le communiqué.

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