17 décembre 2018

Mineurs isolés, le jugement premier


Quatorze mille mineurs étrangers ont été accueillis en France en 2018, contre 2 555 en 2013. Lorsqu’ils arrivent, les éducateurs doivent leur donner un âge. Mission délicate, et fondamentale, dont dépendra leur sort ensuite. “Marianne” s’est glissé aux côtés de ces professionnels. Reportage.

(Paru le 7 décembre 2018 dans Marianne)


Les MNA viennent essentiellement de Guinée (29 %),
de Côte-d’Ivoire (17 %) ou du Mali (16 %). Photo Alain Tendero/Divergence

Mains emmêlées, épaules crispées, pieds remuants, le corps de Moussa tout entier semble pétri d’angoisse. Tandis que Léa, l’éducatrice, lui explique l’enjeu de ce premier entretien, le jeune Malien la joue franco : « Moi, je suis 18 ans dans deux mois. Mais on m’a dit que je pouvais quand même venir ici. » Ici, c’est le local de L’Avitarelle, à Montpellier, une association missionnée par le conseil départemental de l’Hérault pour évaluer l’âge présumé des mineurs non accompagnés (MNA). Le but : s’assurer de leur minorité pour qu’ils bénéficient de l’aide sociale à l’enfance. Un processus mis en place avec l’arrivée massive de MNA ces deux dernières années. D’après le ministère de la Justice, 95 % de ces jeunes sont des garçons, âgés de 16 ans en moyenne. Ils viennent majoritairement de Guinée (29 %), de Côte-d’Ivoire (17 %) et du Mali (16 %). « Je te sens nerveux, détends-toi, rassure Léa. Si tu n’as pas encore 18 ans, tu as le droit d’être là, mais la suite risque d’être compliquée. Il va falloir que tu sois courageux et patient. »
Des jeunes comme Moussa, les cinq éducateurs de L’Avitarelle en évaluent une douzaine chaque semaine. Un premier moment décisif pour ces mineurs présumés, fraîchement débarqués sur le territoire national. Car ils ont cinq jours pour raconter leur histoire et convaincre les éducateurs de leur sincérité. Après quoi, deux scénarios se profilent : soit les éducateurs font part de leur certitude concernant l’âge donné, soit ils émettent des doutes. Et dans ce deuxième cas, les départements transmettent les demandes aux procureurs, qui finissent souvent par ordonner la réalisation de radiographies osseuses pouvant mener aux cases prison et expulsion. L’heure est grave donc. Lors de ces tête-à-tête intimes, si l’enfant se dévoile, il pèse chaque mot.

L’intime conviction plutôt que la vérité 

Mais, au-delà des sourires bienveillants, c’est l’arrêté du 17 novembre 2016 qui fixe les modalités d’évaluation de ces jeunes. État civil, composition familiale, conditions de vie, parcours migratoire, projet… Autant d’éléments susceptibles d’alimenter les conclusions des éducateurs, mués en «évaluateurs» par la force des textes. Léa fait partie de l’aventure depuis début 2017. Et ce sont souvent d’étonnantes coïncidences qui lui mettent la puce à l’oreille. « Par exemple, quand c’est le 8e jeune qui me raconte qu’il a failli être kidnappé par ses cousins, parce que son oncle voulait piquer les terres de son père, je me pose des questions. » Même surprise lorsque près de 10 jeunes, à quelques semaines d’intervalle, annoncent être nés le 1er janvier 2001… Une vague observée par l’équipe l’an passé, et qui avait précédé un autre curieux millésime d’enfants nés le 3 mars 2003… « Evidemment, toute l’évaluation ne va pas reposer que sur ça, mais j’imagine qu’on leur a dit de donner ces dates parce qu’elles sont faciles à retenir, et pour être sûr d’être pris en charge en tant que mineur… » Directrice adjointe de L’Avitarelle, Elisabeth Nice-Pointis tient cependant à balayer tout amalgame fâcheux avec un travail policier : « Nous, nous ne sommes pas à la recherche de preuves. Nous sommes plutôt dans la vraisemblance, dans l’intime conviction. Pour autant, nous ne sommes pas certains d’avoir la vérité à la fin, et ce n’est pas notre travail. »


Pour pouvoir bénéficier de l'aide sociale à l'enfance,
les jeunes doivent prouver leur minorité. Photo Alain Tendero/Divergence
Tandis que des bruits de vaisselle annoncent l’heure du déjeuner, Idrissa peine à décrocher son regard des dessins scotchés au mur. Des bateaux, des secours, des gilets orange, beaucoup d’eau… « Quand je vois ça, ça me rappelle des choses… Je me demande comment je suis arrivé jusqu’ici. Je me souviens de toute cette eau ! C’était la première fois que je voyais la mer… J’étais assis au bord du Zodiac. Si j’avais juste levé mon pied, j’étais dans l’eau. Je ne sais même pas nager », raconte l’Ivoirien de 16 ans. Tout au long de la semaine, à Montpellier, l’évaluation se niche dans chaque détail. Lors des repas, pendant les moments de jeux partagés, ou encore à l’occasion de sorties… Ce midi, l’appétit n’est pas au beau fixe, et les barquettes de penne à la viande, toutes à moitié pleines. L’estomac en vrac, Idrissa n’en avait même pas retiré l’opercule quand il s’est rué vers l’évier pour nettoyer son assiette et celles de ses camarades. « Si tu laves la vaisselle aujourd’hui, demain tu ne le feras pas», explique Caroline, une éducatrice. « Si, je vais la faire tous les jours », coupe-t-il. « Non, il faut tourner ! » A la lumière de son parcours, les réactions d’Idrissa sont limpides. Un père disparu, une mère malade. A 10 ans, il est placé chez un oncle autoritaire et violent. Lors de ses entretiens, le jeune homme se confie. « Les enfants de ton oncle, ils allaient à l’école, eux ? » s’enquiert Léa. « Oui. » « Et comment était la femme de ton oncle ? » poursuit-elle. « Elle, elle est grave. Elle est méchante. Elle me faisait travailler aux champs d’ignames. A la maison, elle me faisait laver les habits, les assiettes, elle m’insultait. » Totalement irréfléchi, son départ s’est précipité après le coup de trop. Idrissa tend vers Léa un pouce déformé par les cicatrices : « Mon oncle voulait que je retourne aux champs alors que j’étais malade. J’ai refusé. Il a pris un morceau de bois pour me frapper. J’ai mis ma main pour protéger ma tête, mais il m’a fait très mal.»

Entre bienveillance et devoir


Après deux heures d’entretien, la relâche. Le garçon se lève, un peu sonné par l’exercice. Il essuie ses mains moites sur un treillis serré, seul et unique pantalon en sa possession depuis la traversée. Puis il rejoint ses camarades près de la PlayStation, côté salon, où se joue un «Colombie-Argentine» haletant. « C’est un parcours classique en Afrique subsaharienne, résume Léa. Quand un enfant vit dans un autre foyer, ça se passe rarement bien. D’ailleurs, on comprend mieux pourquoi il voulait absolument faire la vaisselle ce midi et toute la semaine. » Un vieux réflexe, en somme.
Entre deux entretiens, dans les bureaux de L’Avitarelle les éducatrices chuchotent, partagent, s’interrogent… Malgré la difficulté du job, elles tiennent à l’effectuer dans le plus strict respect de l’éthique et de la loi. Et si leur bienveillance ne fait aucun doute, elles se sentent prises entre deux feux. A commencer par celui des militants d’extrême droite. En juin 2017, à Montpellier, des membres de la Ligue du Midi ont saccagé les locaux de l’association Raih, qui, à l’époque, procédait aussi à des évaluations de MNA pour le compte du département. Dans leur bouche, le message est clair : « Pas de subvention pour financer l’invasion ! » Une action nauséabonde, qui a suscité quelques angoisses au sein de L’Avitarelle. Désormais, les éducatrices font profil bas. Pas de photos, pas d’adresse, pas de nom…

Entre deux entretiens, les jeunes s'autorisent
quelques moments de détente. Photo Alain Tendero/Divergence

Le second feu provient de la colère de certains éducateurs, qui leur reprochent de faire le « sale boulot ». L’été dernier, lorsque la directrice adjointe de l’association a publié une offre d’emploi sur les réseaux sociaux pour étoffer l’équipe, elle ne s’attendait pas à cette avalanche de commentaires inquisiteurs. « Certains nous ont dit que c’était un boulot de flic. On nous a dit qu’on était payés par les pouvoirs publics pour leur donner bonne conscience. L’image n’est pas gratifiante, mais heureusement le boulot l’est. Et au final, la plupart du temps nous n’avons pas de doute sur l’âge. Je ne crois pas qu’on ait plus de 30 % de fraudeurs», confie Elisabeth Nice-Pointis. En fil rouge, les éducatrices tentent de toujours garder en tête leur mission première comme un leitmotiv. « Je me raccroche au fait que nous avons des places pour mineurs, et qu’elles doivent revenir aux mineurs », martèle Léa. Mais, en dépit des apparences, il arrive aussi que le doute les assaille. Et dont on connaît déjà les conséquences pour le mineur présumé. « Pour la santé mentale des éducateurs, il vaut mieux ne pas savoir ce qu’il se passe après, concède Elisabeth Nice-Pointis. Cette mission nous met dans une situation d’arbitrage parfois difficile à assumer. Mais il faut dire la faillibilité de notre métier. On n’a pas la science infuse. »

Errances hexagonales

Les cheveux tout ébouriffés, les yeux imbibés de sommeil, Salman ne s’est pas encore remis du voyage. Ce Pakistanais longiligne à qui l’on donnerait 14 ans revient tout juste d’un périple long et dense, fait de trajets de dix heures, avec une dizaine d’autres migrants entassés dans un véhicule cinq places, et d’escales iraniennes « à 50 dans un petit appartement ». « La pièce était assez grande ? Vous pouviez vous allonger ? » demande Caroline, son évaluatrice. « Il n’y avait rien du tout. Ni table, ni chaise. On était par terre », rétorque-t-il en pachtou, sous le regard médusé de son interprète. « A ce moment-là, comment te sentais-tu ? » « Stressé. Surtout quand j’ai vu tout ce monde. On ne pouvait pratiquement pas bouger, j’avais peur de devoir y rester trop longtemps. Et j’avais peur que nous soyons tous obligés de prendre le même camion… » Le lendemain, ce sont en fait six camionnettes qui les embarquent en direction de la Turquie. « Trois paquets de pains ronds», un peu de « ketchup », et Salman se laissait peu à peu guider vers la France.

Etat civil, composition familiale, parcours migratoire... les éducateurs
de l'Avitarelle relèvent chaque détail. Photo Alain Tendero/Divergence

« Depuis que je fais ce travail, je ne regarde plus les actualités de la même manière », confie Julie. Lorsque l’éducatrice a rejoint l’équipe de L’Avitarelle, au mois d’août, cette mission «émotionnellement chargée» ne l’a pas rebutée. La seule question qu’elle s’est posée concernait la qualité et la quantité de travail. Il faut dire que ces travailleurs sociaux ne suivent pas de formation particulière, avant de se lancer dans l’évaluation. Alors, forcément, la rigueur des conclusions fluctue d’une structure à l’autre. A la Cimade, Violaine Husson pointe des rapports trop souvent « à charge ». « La suspicion de fraude est quasiment systématique pour les 15 à 18 ans. Nous avons récupéré des évaluations hallucinantes où il était reproché à l’enfant de bien s’exprimer, d’avoir un discours trop européanisé, d’utiliser le mot “Zodiac” plutôt que “bateau”, et d’en conclure qu’il avait été à l’école, donc qu’il était majeur… » D’après la militante, certains secteurs traînent de mauvaises réputations. Des départements mettent en doute les évaluations effectuées par leurs voisins ; d’autres stoppent simplement leur mission d’évaluation et de mise à l’abri lorsqu’ils n’ont plus assez de places d’accueil, forçant ces mineurs présumés à poursuivre leur errance en direction de départements moins saturés, ou plus cléments. Une institution de la région parisienne aurait même fourni des billets de train à des jeunes en direction… de Nantes ! A contrario, la Drôme, le Val-d’Oise ou encore l’Hérault feraient partie des bons élèves. Mais jusqu’à quand ? Car, lorsque l’information se partage, la situation se corse. « Les jeunes y vont en masse, les départements sont débordés, et ils ont de plus en plus de mal à faire leur travail », résume Violaine Husson. Des dysfonctionnements également relevés par les agents de la mission MNA du ministère de la Justice… Au total, l’Assemblée des départements de France estime qu’en 2018 près de 80 000 évaluations auront été effectuées, pour seulement 14 000 jeunes reconnus mineurs ! Idrissa les rejoindra-t-il ?
Avant de conclure son rapport, Léa lui demande : « Tu sais ce que tu voudras faire plus tard ? » Et, comme pour conjurer ce chaos qui le poursuit depuis l’Afrique, il répond : « Militaire. Il y a des ordres là-bas. C’est direct tout le temps… »


***

L’âge, le nœud de la procédure

Dans son livre Pirate no 7, l’avocate Elise Arfi raconte l’histoire d’une descente aux enfers. Celle de Fahran, son client, un Somalien de 16 ans impliqué dans un acte de piraterie en 2011, lors duquel un navigateur français a été tué. Alors qu’il a été extradé vers la France, la justice refuse de reconnaître sa minorité. Mais pour l’avocate, elle ne fait aucun doute. « C’est surtout dans son attachement organique à sa mère que je perçois sa jeunesse, écrit-elle. Les autres Somaliens mis en examen dans ce dossier ont des épouses, des enfants. Fahran, lui, ne parle que de sa mère, qu’il évoque en pleurant : “Quand reverrai-je maman ?”, “Comment parler à maman ?”… Il a des hallucinations, croit l’entendre qui l’appelle, la voit surgir par la lucarne pourrie de sa cellule. » Durant ces quatre années de prison, le garçon est isolé. Perdu par ce langage qu’il ne comprend pas, et dans la brume de ces anxiolytiques qui peinent à faire taire ses angoisses. Suicides ratés. Paranoïa. Face aux alertes d’Elise Arfi, la justice et l’administration pénitentiaire restent de marbre et le privent des droits les plus fondamentaux de l’enfance. Conviction ou simple commodité ? Difficile à dire. Dans ce texte fort et intime, l’avocate fulmine : « Notre système carcéral a fabriqué un fou. »

Pirate n° 7, Elise Arfi, éditions Anne Carrière, 250 p., 15 €.






Mineur isolé : « La recherche de l’âge osseux, cela ne vaut pas tripette »



Ces examens médicaux sont censés permettre de déterminer l’âge des mineurs non accompagnés, afin qu’ils puissent bénéficier, ou non, de l’ASE délivrée par les conseils départementaux. Ces tests s’effectuent, au moindre doute, sur réquisition du procureur. Mais si ces radiographies sont les seuls outils proposés, leur fiabilité est contestée par l’ensemble de la communauté médicale. Dans cette cacophonie générale, le docteur Deseur appelle les différentes parties à prendre quelques précautions. 
  
(Paru le 8/10/2018 dans La Gazette des communes)


André Deseur, vice-président du Conseil national de l'Ordre des médecins. Photo DR.


Quels éléments doivent alerter les éducateurs mandatés par l’ASE pour éviter les tests osseux systématiques ?
Pour rechercher l’âge d’un mineur isolé étranger, le seul élément objectif dont les éducateurs disposent est l’état civil ! Ils peuvent être alertés par un document falsifié ou utilisé à mauvais escient… Mais concernant l’apparence physique, pour émettre un avis, il faut des connaissances médicales. Je ne pense pas qu’un éducateur en ait. Et je serai scandalisé d’apprendre que l’un d’eux a viré le slip d’un jeune pour apprécier sa puberté. Quant à la voix… Je ne crois pas que le contre-ténor Philippe Jaroussky soit mineur, même si ses aigus sont similaires à ceux d’un enfant de 8 ans ! De même, le faciès est très changeant ; pareil pour le développement mammaire… Autour de 18 ans, les marges de variabilité sont extrêmement importantes ! 
Concrètement, les critères physiques à la disposition des éducateurs ne valent pas grand-chose.

Si la communauté médicale s’accorde à dire que les tests osseux sont inefficaces, quelles sont les précautions à prendre lorsqu’ils sont tout de même effectués ?
Le médecin qui établit le compte rendu de ces tests doit indiquer à quelle table il se réfère pour l’indication de l’âge osseux. Il doit impérativement noter la marge d’erreur ! Et s’assurer que le jeune était consentant, quitte à faire appel à un interprète… 
C’est difficile, car nous savons que la recherche de l’âge osseux autour de 18 ans, cela ne vaut pas tripette. La marge d’erreur se compte en années, c’est ridicule. 
Les tables de Pyle ont été conçues pour examiner des gamins de 15 ans qui ne présentaient aucun signe de puberté, et se basent sur la morphologie d’enfants d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord. Là, nous les utilisons pour des cas totalement inverses, et sur des populations d’origines africaine et asiatique, qui, en moyenne, ne présentent pas les mêmes types d’âge osseux.

Vous êtes la seule partie prenante à tirer la sonnette d’alarme. Pensez-vous que les conseils départementaux et les représentants de l’autorité devraient prendre leurs responsabilités ?
Je n’ai pas qualité, en tant que médecin, de dire qui devrait être plus responsable ou pas… Néanmoins, il n’est pas rare que l’on essaie de se défausser de ses responsabilités en se reposant sur celles du médecin. 
Le recours à l’âge osseux donne l’illusion d’une fiabilité, et il est toujours plus simple de demander un test et de statuer sur un document… D’autant plus que s’il y a réquisition du procureur, le médecin n’a pas le droit de refuser ! Il risquerait des poursuites pénales. Donc tout le monde reste dans la facilité. 
Il faut dire que ce sont des décisions lourdes à prendre, mais c’est aussi le rôle des institutions que sont le conseil national de l’Ordre des médecins, le Comité consultatif national d’éthique, l’Académie de médecine ou encore le Défenseur des droits…



4 décembre 2018

Les associations vent debout contre le projet fichage des MNA


L'accueil des mineurs non accompagnés tournerait-elle en une chasse aux sorcières ? C'est en tout cas la crainte des 10 associations qui ont rendu public un projet de décret du ministère de l'intérieur visant à renforcer la participation de l’État dans l'évaluation de leur minorité.

(Paru le 4/12/2018 dans La Gazette des communes)

Photo d'illustration. Rawpixel - Freepik.


Médecins sans frontières, La Cimade, Médecins du monde, ou encore l’Unicef viennent de dévoiler un nouveau projet de décret concocté par le ministère de l’Intérieur. Son objectif : « mieux garantir la protection de l’enfance et lutter contre l’entrée et le séjour irréguliers des étrangers en France ». Deux ambitions antinomiques du point de vue des militants, qui n’y voient qu’un durcissement du traitement des mineurs non accompagnés (MNA) sur le territoire national.

Un fichier d’appui à l’évaluation de la minorité

D’après ce texte, sur demande du président du département, l’évaluation de ces jeunes pourra d’abord s’appuyer sur des entretiens réalisés en préfecture, par des agents formés à la prise en charge des ressortissants étrangers. Là, les jeunes devront se soumettre à une prise d’empreintes et à un recueil de données destinés à alimenter un fichier « d’Appui à l’évaluation de la minorité ». Une étape cruciale, à laquelle ils pourront difficilement se soustraire sans que les autorités y voient un aveu de majorité… Le projet de décret instaure également une passerelle entre le dispositif de protection de l’enfance et la case expulsion. En effet, si l’évaluation fait part d’un doute quant à la minorité et que le département refuse de protéger le jeune, la préfecture concernée pourra procéder à « un examen de sa situation, et le cas échéant, une mesure d’éloignement », dit le texte. Un couperet difficile à comprendre pour les associations, d’autant plus que toutes les techniques d’évaluation sont faillibles. A Paris, entre 2016 et 2017, 20% des jeunes refusés par l’Aide sociale à l’enfance ont saisi le juge des enfants, et la moitié d’entre eux ont finalement été reconnus mineurs ! Une donnée qui laisse présager une marge d’erreur considérable sur l’ensemble du territoire. Autre point de crispation, ce projet de décret autorise également les préfectures à consulter les visas d’entrée en Europe pour le bien de l’enquête. Une référence assumée au fichier VISABIO, qui « ne peut constituer qu’une source d’erreur supplémentaire lorsque l’on sait que beaucoup d’enfants tentent, avant d’entreprendre un voyage périlleux vers l’Europe, d’obtenir un visa d’entrée en se faisant passer pour des adultes », explique le communiqué des associations en colère.

« On les traite comme des migrants, ensuite comme des mineurs »

Pour Corinne Torre, cheffe de mission à Médecins sans frontières, si ce texte entre en application le dossier échappera totalement à la protection de l’enfance. Avec lui, « on traite d’abord les mineurs non accompagnés comme des migrants, ensuite comme des mineurs… Ici, tout est fait pour qu’ils soient déclarés majeurs. Ils seront sous la coupe du ministère de l’Intérieur. Ce décret va mettre les jeunes en danger ! » Alors que Médecins sans frontières milite depuis des années en faveur d’un moment de soin et de repos à l’arrivée de ces jeunes, ce projet y oppose une étape purement administrative. « Ils ont subi de vraies violences. Ils présentent des signes cliniques de tortures, des marques, des cicatrices… Surtout lorsqu’ils sont passés par la Libye», explique-t-elle. Pourtant, une fois arrivée dans ce qu’ils s’imaginent être leur eldorado… c’est la douche froide ! « Ils décompensent. Ils craquent », raconte Corinne Torre. Mais au-delà de l’angle humanitaire, les militants associatifs invoquent le simple droit de l’enfant. Anaïs Vrain, responsable du syndicat de la magistrature, le confirme : « On se gargarise toujours de jolis mots, comme : “l’intérêt supérieur de l’enfant” ! Mais cet intérêt supérieur doit passer avant toute considération de flux migratoire. » Idem pour le recueil des données personnelles. « Le comité des droits de l’enfant dit que l’enregistrement des données ne doit avoir pour objectif que leur protection », souligne Corentin Bailleul, spécialiste du sujet pour l’Unicef. Le collectif a d’ores et déjà contacté la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) pour lui faire part de ses craintes. Éviter les tentatives de réévaluation De son côté, l’Assemblée des Départements de France (ADF) n’a pas officiellement réagi. Mais la façon dont se profile le décret correspond aux souhaits qu’elle avait émis alors qu’elle participait à la mission bipartite de réflexion sur les MNA. Parmi les arguments invoqués : éviter les réévaluations successives de ces jeunes, qui tenteraient leur chance dans plusieurs départements pour pouvoir être reconnus mineurs. « Cela ne sera plus possible avec le nouveau dispositif», argue-t-on à l’association. En sera-t-il de même pour les départements qui réfutent les évaluations réalisées par leurs voisins ? Oui, assure-t-on : « Il n’est pas anormal de réaliser de nouveaux entretiens pour mieux connaître ces jeunes lorsque l’évaluation n’a pas été effectuée dans le département. Mais cela devrait aussi s’améliorer avec ce nouveau système». L’ADF estime que les départements auront réalisé 80000 évaluations de Mineurs non accompagnés pour la seule année 2018, contre 53000 l’an passé.

10 octobre 2018

Interdire les cirques avec animaux, une utopie ?


De plus en plus de communes se positionnent contre l'installation de cirques exploitant des animaux sauvages. Mais à ce jour, les arrêtés municipaux attaqués par les organisations circassiennes, ont été annulés devant les tribunaux administratifs.

(Paru le 10/10/2018 dans la Gazette des communes)




Elles seraient 106 communes, à ce jour, à s’opposer aux cirques avec animaux. Un mouvement palpable certes, mais freiné par une sorte de plafond de verre juridique qui stoppe jusqu’ici le débat tout net. Car les tribunaux administratifs semblent pencher majoritairement du côté des cirques, jugeant souvent que les municipalités faisaient preuve « d’excès de pouvoir ». Cyrille Emery, ex-avocat et porte-parole des circassiens, le résume sans détour : « On ne peut pas interdire une activité légale de manière permanente. C’est illégal !».
D’après les comptes du juriste, quinze communes ont déjà retiré leur arrêté suite à une première mise en demeure, parmi lesquelles Richelieu, Creil ou encore Canet-en-Roussillon… D’autres ont dû plier sur décision du tribunal administratif, comme Bordeaux, La Ciotat, Joeuf ou Vandoeuvre-les-Nancy. Aujourd’hui encore, 29 dossiers sont en cours d’instruction (Hénin-Beaumont, Saint-Michel-sur-Orges, Hayange…). Un listing auquel s’ajouteront dix communes de plus d’ici la fin de l’année. 
« Nous poursuivons tous les arrêtés systématiquement », lâche Cyrille Emery. Une véritable déconvenue pour les maires désireux de peser dans le débat de la présence d’animaux dans les cirques. Du coup, ces derniers mois, de nombreuses municipalités ont donc simplement émis un vœu symbolique pour exprimer leur position. Serait-ce la seule solution ? Ou juridiquement, est-il encore possible pour eux de défendre leur position politique ?

De nouvelles armes juridiques à disposition des maires

Ces échecs judiciaires sont bien loin de dissuader Maître Arielle Moreau, avocate conseil de l’association de défense des droits des animaux « One Voice », toujours encline à en découdre devant les tribunaux. Pour elle, tout le problème réside dans la formulation de l’arrêté et ses motifs de droit. Elle pointe du doigt des arrêtés jusqu’ici trop « légers », « pas assez complets ». Un constat qui lui permet d’espérer encore. « Pour l’instant nous n’avons pas eu de vraies décisions sur le fond et nous n’avons pas épuisé tous les ressorts », argue-t-elle. Et l’avocate est en train de plancher sur un nouvel exemple d’arrêté susceptible de tenir la route. Pour elle, il faut viser large et jouer sur plusieurs tableaux à la fois. « A mon sens, il faut que l’arrêté se rattache à la dignité et à la moralité publique. C’est ce qui avait été fait pour interdire les lancers de nains ». Un argument auquel il faut ajouter, selon elle, les aspects « sécurité » et « salubrité ». Car elle l’affirme : « Quasiment aucun cirque n’arrive à respecter la totalité de l’arrêté du 8 mars 2011 » fixant les conditions de vie des animaux dans les cirques. Enfin, Arielle Moreau propose de s’intéresser à l’argument du développement durable. « Celui-ci est plus subtil, mais c’est un supplément. Il peut être mis en avant dans un souci d’éducation des administrés… Doit-on banaliser quelque chose qui devrait attirer la compassion ? Le débat ne serait pas de la même facture avec ce panel d’outils devant une juridiction ».

Faire appliquer l’arrêté de 2011

En 2016, c’est sous l’impulsion du président de l’association « Code animal », Franck Schrafstetter, que le premier arrêté d’interdiction était publié. C’était à Illkirch-Graffenstaden, en Alsace. Sur son site « Cirques de France », le militant met à disposition des communes un kit d’action, composé d’un arrêté type et d’un guide pour comprendre la réglementation en cours en matière de protection animale. Pourtant, celui qui avait participé à l’action pionnière change son fusil d’épaule. « Je vais retirer cet arrêté type, cela ne sert à rien. Tous les arrêtés et toutes les délibérations sont annulés par le juge ». De son côté, en attendant que le débat juridique prenne une autre tournure, l’homme appelle les maires à formuler des vœux. « Cela n’a pas d’impact juridique, mais une valeur symbolique. Et je suis convaincu que ce sont les valeurs qui font avancer les choses… En plus, avec les arrêtés, les communes risquent 2000 euros d’amende. Ce n’est pas le but ! », souffle-t-il. D’après lui, l’action la plus directe et la plus efficace est d’arriver à faire respecter de manière drastique le fameux arrêté du 8 mars 2011. « Si les maires annoncent la couleur, précisent qu’ils feront appliquer les normes à la lettre, et qu’ils feront des contrôles, je pense que cela dissuadera certains cirques… En toute légalité, ils peuvent aussi refuser de distribuer des invitations. Et exprimer à nouveau leur position dans la presse », explique Franck Schrafstetter.

Prendre part au débat

De quelque manière que ce soit, les militants exhortent les maires à prendre part au débat. « Quand ils prennent des arrêtés, ils montrent l’état de l’opinion », confie Loïc Dombreval, député de la 2e circonscription des Alpes- Maritimes, et ancien maire de Vence. L’homme, vétérinaire de métier, préside le groupe Condition animale au sein de l’Assemblée nationale. Et s’il considère que 100 communes engagées, « c’est très faible », il considère aussi que « tout part des maires ». A charge, ensuite, pour le législateur de trouver comment rallier les circassiens à sa cause sans trop de casse.
« J’ai quelques pistes… Contrairement à ce que disent certains, j’aime les cirques ! Et je pense que nous devons leur proposer des solutions financières et fiscales pour les aider à muter petit à petit vers des spectacles sans animaux… J’en ai discuté avec Françoise Nyssen, la ministre de la culture. Nous y réfléchissons », assure le député. Un début d’idée susceptible d’accompagner enfin les maires et les professionnels du cirque vers une issue légitime…

3 août 2018

Mineur isolé, l'os à ronger


Le cas de Mamadou Barry, jeune Guinéen hébergé dans un foyer de Sète, dans l’Hérault, remet sur le tapis la question du très controversé test osseux. Quand les papiers qu’il brandit certifient qu’il n’a que 15 ans, cet examen lui en donne plus de 18. Et le voilà passé du statut de mineur fragile à celui d’escroc présumé...

(Publié le 3 août dans Marianne)

Mamadou Barry attend que la justice analyse ses pièces d'identité et réexamine son dossier...


Scotché sur son smartphone, Mamadou Barry a le regard fuyant. Un mélange de timidité et de fatigue. Car, en dépit des apparences, qu’il ait 15 ans ou qu’il en ait 18, le garçon n’aura jamais l’insouciance des jeunes de son âge. Assis devant son Coca frais, il finit par se confier sans détour. «Je suis d’abord parti pour aider ma maman. Elle est gravement malade. Je voulais travailler, gagner un peu de sous.» Son voyage sera long et rude. Guinée, Mali, Afrique du Nord… Là, il fréquente les effroyables camps de Maghnia, en Algérie, et de Nador, au Maroc, où il a vu périr son compagnon de route. « L’enfer », souffle-t-il. Arrivé en Europe, il file droit vers la France parce qu’on y parle sa langue. « Mais ce qui m’a le plus touché, ici, c’est d’être accusé et mis en prison. Moi, je n’ai rien fait. Je suis sûr de ce que je dis ! » lance le jeune homme. Après un mois et demi de détention provisoire à la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone, il est ressorti libre de son audience au tribunal de grande instance de Montpellier, le mercredi 20 juin. Son procès est repoussé à novembre, le temps pour les autorités d’examiner les nouveaux documents apportés par la défense pour prouver sa minorité. Le carnet de toute sa scolarité, un extrait de naissance, sa carte consulaire aussi… Son délit présumé ? Avoir peut-être menti sur son âge pour éviter un retour forcé au pays, et bénéficier de l’aide sociale à l’enfance (ASE). La justice le poursuit donc aujourd’hui pour « faux, usage de faux et escroquerie »… Des accusations rejetées en bloc par les proches de Mamadou, qui risque six mois de prison ferme et cinq ans d’interdiction de territoire. 

“Un gamin qui en veut…”

Pourtant, à ses débuts sur le sol français, l’histoire semblait idyllique. Nous sommes fin novembre 2017 à Montpellier, Mamadou discute avec un copain de galère non loin de la place de la Comédie. Il est ici depuis peu, mais loge dans un hôtel aux frais de l’ASE. « Je passais à vélo quand je les ai vus. Il faisait très froid ce soir-là. Je me souviens de son petit blouson, de ses baskets sans chaussettes. Ils étaient en train de se rassurer, de se dire que tout allait s’arranger… Et moi, avec mon gros manteau, mes sacs de courses, et ma petite vie bien rangée ! raconte Christelle Grèze. Alors, je me suis arrêtée, je lui ai tendu mon numéro de téléphone et je lui ai dit qu’ il pouvait m’appeler s’il avait besoin d’aide. » Une proposition suivie d’effet quinze jours plus tard. Un kebab partagé, beaucoup de livres aussi, des rendez-vous à la médiathèque… Mamadou et Christelle ont tout suite accroché. La mère de famille l’initie aux aventures de Tintin, Spirou, des Schtroumpfs et les autres… Rapidement, elle présente Mamadou à son époux et à ses deux filles qui, dès lors, le reçoivent chaque week-end. De fil en aiguille se tissent des liens quasi familiaux, au point d’accueillir le jeune homme dans leur maison de Lozère pour deux semaines de vacances au grand air. « Il a un comportement d’ado, j’en suis persuadée ! Il envoie des textos d’ado à ses copains de collège, il regarde encore les dessins animés, il rit parfois bêtement, comme un enfant… Il pleure devant Belle et Sébastien ! » 
Des convictions partagées par le personnel enseignant du collège Jean-Moulin, qui s’est aussi largement mobilisé pour soutenir le jeune homme : pétition, manifestation, témoignages auprès du juge… « C’est un gamin qui en veut, il est extra, soupire Agnès Hugon, sa professeur de français. Avec certains collègues, on repensait dernièrement à l’histoire de Mamoudou Gassama… C’est génial, ce qui lui est arrivé, c’est sûr. Mais n’y a-t-il pas déjà quelque chose d’héroïque dans toute cette traversée ? » 
Du point de vue de la police aux frontières, visiblement pas. Car lorsque le département de l’Hérault, en charge de l’ASE, s’est penché sur le cas de Mamadou Barry, c’est uniquement parce qu’il était mineur. Et bien loin de l’émotion des hommes, les réflexes administratifs, eux, sont implacables. Quelques semaines après avoir été accueilli à la Maison d’enfants à caractère social (Mecs) de Sète, le jeune homme est littéralement cueilli. L’engrenage est enclenché : visite médicale, examens, radiographies. Les chiffres ne collent pas. La radio du poignet gauche le situe entre 15 et 19 ans, celle de la mâchoire lui en donne 21… « Lors de sa visite médicale, le médecin lui a même demandé de baisser son pantalon pour observer ses parties génitales. C’est censé être interdit depuis 2016 ! » s’offusque Christelle Grèze. Une proposition déclinée par le jeune homme : « Je ne savais pas que c’était interdit,mais je ne voulais pas me mettre à poil devant elle. Si le médecin avait été un homme, je pense que je l’aurais fait », lâche-t-il.


Le département de l’Hérault serait-il sous tension ? Cette tentative d’examen le laisse penser. Cette tentative, et les chiffres, encore et toujours. Au 31 mai 2018, l’institution prenait en charge 388 mineurs isolés, contre 340 en 2017, et…161 en 2016. Alors chaque nouvelle arrivée est examinée de près, et l’âge de chaque jeune, évalué par l’une des deux associations mandatées… Au moindre doute, le dossier est envoyé au parquet, qui décide ou non d’engager la fameuse batterie de tests. «Dans 98 % des cas, on transmet au parquet une mesure de protection. Seuls 2 % ne sont pas pris en charge », détaille un fonctionnaire de la direction des Solidarités de l’Hérault. Mais, dans les faits, ce département est l’un des plus répressifs. La juridiction de Montpellier est l’une des rares à pratiquer la détention provisoire des jeunes migrants dans les quartiers adultes, et ce malgré la présomption de minorité. 

Des tests “indignes” 

Une sévérité d’autant plus troublante que les méthodes d’évaluation de l’âge sont décriées. « La science est incapable de trancher, martèle le Dr Carine Rolland, généraliste engagée auprès de l’association Médecins du monde. Il n’existe aucun moyen fiable de déterminer l’âge d’un enfant. On estime que la marge d’erreur des tests osseux est de dix-huit mois, mais c’est pire que ça. Une étude à l’aveugle a montré qu’une même radio examinée par plusieurs radiologues pédiatriques était analysée avec trois ans d’écart. Donc, si les tests attribuent à un jeune l’âge de 19 ans, il peut en fait avoir entre 16 et 22 ans ! » explique-t-elle. 
Bref, la méthode pèche d’un point de vue scientifique, mais l’éthique aussi en prend un coup. « Ces tests instrumentalisent la médecine pour la politique migratoire. Cela n’a pas de sens. C’est un détournement ! » argue encore la généraliste. Et elle n’est pas la seule à le penser. Depuis 2005, le Comité national d’éthique, le Conseil national de l’ordre des médecins ou encore le Haut Conseil de la santé publique ont émis de sérieux doutes quant à la légitimité de ces tests. Dans son dernier rapport annuel, publié en avril 2018, le Défenseur des droits Jacques Toubon les jugeait encore « inadaptés, inefficaces et indignes». Qu’importe. Pour l’heure, la justice n’a pas trouvé d’alternative. Alors, en attendant de connaître la légitimité que le juge accordera à ces données, Mamadou passera l’été auprès de sa «famille de cœur». A la rentrée prochaine, il pourrait même reprendre son poste d’attaquant auprès du Racing Dockers de Sète. 

29 juin 2018

Le village coupé du monde



Depuis le 14 avril, où un éboulement de montagne a emporté les voies d’accès à Béroulf et au plateau de Sainte- Sabine, 45 habitants de ces hameaux des Alpes-Maritimes vivent isolés, sans eau potable ni Internet, comme il y a un siècle. Et toujours pas de secours à l’horizon...
(Publié le 29 juin, Marianne)

On aperçoit la route coupée en contrebas. (Photos Prisca Borrel)

Au premier abord, on se prendrait presque pour Robinson Crusoé. Un sentiment d’aventure, une odeur de sous-bois, les souliers comme avalés par le sol boueux… Pourtant, des trois sentiers possibles pour rejoindre le hameau de Béroulf et le plateau de Sainte-Sabine, rattachés à la commune de Sospel, dans les Alpes-Maritimes, celui-ci est réputé être le moins raide… Une fois arrivé sur la portion de route restante, le marcheur a l’impression d’avoir déjà perdu 5 l de sueur. Oublié, le grand bol de chlorophylle ! Effacé, le chant des oiseaux, les accents bucoliques et tout le tintouin… Cette marche est pourtant le quotidien des habitants locaux. Devenus des forçats de la marche, ils sont rincés. Et déroutés, au propre comme au figuré. Certes, il fallait être un amoureux de la nature pour venir s’installer ici, mais pas forcément un as de la randonnée. Du moins jusqu’au samedi 14 avril. Ce jour-là, à 6 h 45, un pan entier de la montagne s’effondrait, entraînant avec lui l’unique route desservant les hameaux. Par miracle, personne n’y circulait à l’instant T. Malgré tout, pour les 45 habitants des hameaux, la nouvelle fait l’effet d’une bombe. « Mon mari avait un rendez-vous au village, mais c’est son apprenti qui nous a prévenus, raconte Catherine Clermont, une habitante de Sainte-Sabine. Il l’a appelé et lui a dit : “T’as plus de route !” Et puis on s’est aperçu qu’il n’y avait plus de montagne non plus à cet endroit… » En lieu et place de la voie, une falaise. Une vision quasi surréaliste à laquelle les riverains peinent à croire. 
Mais de mémoire d’homme, son instabilité n’a jamais été un secret pour personne. Ici, le sol est fait de gypse, une roche tendre et calcaire utilisée dans la fabrication du plâtre. La route s’affaissait régulièrement, et les municipalités successives en colmataient les creux. Des rapports pointent du doigt le danger depuis 1909 ! Et si certains pensaient qu’un rapiéçage local suffirait, d’autres pressentaient déjà la catastrophe. Térence Taricco, dit « Tonin », se souvient : « J’entends encore mon beau-frère nous dire : “Un jour, la route, elle se retrouvera dans la Bévéra [la rivière en contrebas].” C’était il y a cinquante ans ! » 

A gauche, Bruno Nissen, à droite, Tonin, deux habitants du plateau.

Très vite après l’éboulement, la seule certitude a résidé dans les délais… Longs, très longs ! Il faudra patienter près d’un an avant de pouvoir circuler sur une route flambant neuve, recréée aux frais de la commune, de l’Etat et du département. L’information fut confirmée par la maire, Marie-Christine Thouret, et par lepréfet des Alpes-Maritimes, Georges-François Leclerc, venu goûter aux sentiers boueux le 22 mai. Mais, mis à part un début de calendrier et des vœux de courage, peu de propositions affluent pour soulager le quotidien des sinistrés. Les édiles et hauts fonctionnaires se bornent à surveiller l’activité de la falaise et à monter mille dossiers d’indemnisation. « L’enjeu était clair, explique la maire. L’aventure va être longue… Soit nous faisions ce chemin ensemble, soit nous abandonnions d’emblée le plateau. Mais, dans ce cas, les résidents perdaient tout. » 
Par la force des choses, les habitants ont développé des trésors d’ingéniosité pour trouver des solutions. Et, dès le 17 avril, l’association Les Déroutés de Sospel était née. « Notre but est de faciliter la vie des habitants du hameau et sur le plateau. On voulait un partage d’argent, de compétences, d’idées… On essaie de jouer collectif », explique Jacques Denaix, président de l’association et entrepreneur local. Mettre la main à la poche Leur premier challenge était d’arriver à circuler au-delà des hameaux en toute autonomie, la plupart des véhicules étant restés bloqués sur les hauteurs. « Lors d’une réunion en mairie, on a évoqué l’ idée de l’hélitreuillage, mais tout le monde a fait les yeux ronds… Alors on s’est débrouillé. » Sur l’impulsion des riverains, avec en poche une enveloppe de 2 000 € attribuée par la mairie, l’aventure a démarré. Dès le 9 mai, une compagnie d’héliportage a descendu 18 véhicules de 1,3 t au maximum. A chaque remontée vers les hameaux, les appareils emportaient des big bags remplis de produits : 40 palettes d’eau, un cumulus, du bois de chauffage… Spectaculaire ! 
Les opérations furent conduites par les deux entrepreneurs de Béroulf et Sainte-Sabine, Jacques Denaix et Cyril Clermont, qui ont mis à disposition du matériel et des hommes. Une fois l’aide de la commune déduite, les résidents ont mis la main à la poche pour régler la fin de l’expédition, soit 120€ par véhicule. Une paille pour certains, mais pas pour tous… « Ce n’est pas très logique si on y réfléchit bien. Parce que nous, on n’a rien demandé. Avec ça, on remplit un chariot de courses », marmonne Dorothée Demeuse, agente hospitalière. Elle et son époux étaient du voyage, obligés de faire descendre leurs deux voitures pour pouvoir aller travailler. Le deuxième challenge des déroutés consista ensuite à trouver une solution pour acheminer courses et produits de première nécessité. Depuis la catastrophe, un portage à dos d’âne apportait un peu de folklore au quotidien des habitants, mais les caprices climatiques ont rendu l’expérience trop aléatoire. Aujourd’hui, un hélitreuillage mensuel devrait se mettre en place. Par solidarité, la compagnie d’héliportage préviendra l’association lorsqu’un de leurs hélicos passera près de Sospel, leur évitant ainsi les frais de déplacement. « On a estimé le panier mensuel moyen de la ménagère à 100 kg. Multipliés par 40 foyers, cela fait 4 t. Et l’héliportage est facturé 100 € la tonne », explique Jacques Denaix. Toujours en soutien, la mairie instaurera sous peu une aide mensuelle destinée à couvrir ces frais. De quoi envisager l’avenir avec un peu plus de sérénité… 

De nombreux big-bags ont été hélitreuillés. Ici, du bois de chauffage. PB

Désormais, difficile de la jouer solitaire. Non seulement les déroutés n’attendent pas de solution extérieure, mais ils révèlent une solidarité et un sens collectif nouveaux. « En ce moment, j’essaie de voir s’il est possible d’hélitreuiller des citernes de gaz et de fuel pour alimenter les chauffages cet hiver, mais ça a l’air compliqué. A mon avis, il va falloir oublier tout ça. Je pense peut-être installer une pompe à chaleur, mais, si je négocie pour moi, je négocie pour tout le monde. Plus on sera nombreux à vouloir ce genre d’installation, plus on aura un prix intéressant pour faire venir un plombier jusqu’ici ! » analyse le président de l’association. Mutualiser, s’entraider, mettre en commun… La plupart des voisins ne s’étaient jamais adressé la parole avant la catastrophe ; ils se croisaient en voiture, se saluaient de loin. Un temps aujourd’hui révolu. Tout aussi révolu est leur mode de vie d’avant ! Happé par l’éboulis avec la route… Quand Michel Ghirardi, agriculteur à la retraite, a appris que la montagne avait fini par céder, sa réaction fut « schizophrène ». « Je suis un enfant de Mai 68, avec des idées d’autarcie… Etre dans une situation d’isolement, c’est ce que je recherchais. Mais, quand on attend quelque chose comme le messie, on n’imagine pas toujours que ça va avec quelques inconvénients… » confie-t-il. Parce que, en effet, si les hameaux n’ont jamais été reliés à l’eau potable, personne ne s’était imaginé devoir un jour remonter ces sentiers escarpés un pack d’eau sur le dos… Il faut désormais penser logistique à chaque instant. « Je fais régulièrement les courses, que je stocke dans le local de mon agence immobilière en bas. Et je remonte quelque chose tous les soirs », confie Catherine Clermont. Cette mère de trois adolescentes, également adjointe à la mairie de Sospel, n’a plus une minute à elle. 

Anaïs et sa mère, Catherine Clermont, sur le chemin de l'école. PB

Partir plus tôt, rentrer… toujours plus tard. Elle et ses filles se sont donc équipées de lampes frontales pour affronter les retours à la belle étoile. « Le premier mois, on a vécu hors du monde… Il y avait plein de choses à organiser. C’était le flou total. » 
Autre impératif : si les déroutés ne montent jamais à vide, ils redescendent souvent les bras chargés de leurs détritus. Car le ramassage des poubelles n’est plus qu’un souvenir ; tout comme la distribution du courrier, la livraison du fuel ou du gaz… « Ça te fait revoir ta façon de vivre. Tu vis autrement, avec moins. Tu vas à l’essentiel. En bas, j’ai l’impression qu’ils ne réalisent pas », songe Laure Legrain. Un sentiment partagé par de nombreux sinistrés. « Du coup, on devient écolo. On essaie d’acheter des choses qui génèrent le moins de déchets possible. Les suremballages, on évite. Parce que nous, on doit les porter deux fois ! En fait, toutes les choses du quotidien, que la société nous demande de faire rapidement, nous prennent beaucoup plus de temps », explique encore Jacques Denaix. Dans le local de cet entrepreneur à la voix de stentor, des habits de parfait randonneur empilés dans un coin lui rappellent qu’après sa rude journée de travail il faut encore grimper. « Je suis obligé de me changer. Je ne peux pas me présenter comme ça au boulot ! A terme, j’aurai un placard », sourit-il. 

Florence Sébille ne peut plus travailler depuis l'éboulement,
les matières de ses projets étant restées bloquées en bas. PB

Des sourires, on en rencontre des tonnes sur les hauteurs de Sospel. Mais ils ne tiennent pas toujours la distance. Un mois et demi après l’effondrement, le contrecoup est rude. Toujours pas de téléphone fixe, toujours pas d’Internet, et un réseau mobile médiocre… Autant de désagréments qui accentuent l’isolement. Florence Sebille, membre du bureau de l’association Les Déroutés, le confirme : « Je ne me voyais pas rester les bras ballants… Mais tout est en pause pour moi ! Depuis le 14 avril, je ne travaille plus, je ne me suis occupée que de l’association et de tout ça. C’est épuisant. Maintenant, il faut que je m’occupe de moi. » Chez elle, elle crée des devantures de boutique selon des techniques picturales anciennes et restaure des pièces patrimoniales. Mais, depuis la catastrophe les matières de ses projets sont désespérément bloquées en bas. « J’ai 8 t de plâtre stockées dans un local de Sospel. Je dois aussi faire monter une plaque de verre de 1,75 sur 0,50 m pour un projet. Je dois créer un décor de 10 m de long pour une enseigne… Comment je fais ? » Même question pour Madleen Maggengo, 25 ans, qui s’installait ici il y a quelques mois seulement pour rejoindre François, son compagnon. Elle était sur le point d’y lancer un élevage canin. Aujourd’hui, le couple quitte Béroulf le temps des travaux. « Partir, c’est le plus raisonnable », assure la jeune femme. Non loin de là, toujours à Béroulf, Gino Accorsi rencontre le même type d’angoisse. Pas de route, pas de boulot. Après quatre ans de CDD à l’hôpital local, l’éboulement l’a mis au chômage. « J’ai le genou en vrac. Je ne peux pas descendre à pied tous les jours pour aller travailler… En plus ma voiture était trop lourde pour être hélitreuillée, elle est restée ici, avec nous… Moralement, c’est dur. » A chaque fois qu’il évoque sa situation, l’émotion le submerge, et il n’est pas le seul. Comme lui, de nombreux habitants du hameau sont à deux doigts de flancher. Parmi eux il y a Denise Borgia, 72 ans, handicapée. Elle est la seule résidente à ne pas être descendue depuis l’éboulement, car elle en est incapable. « Avant je partais tout le temps en voiture… Aujourd’hui, je stresse parce que je sais que je vais devoir quitter ma maison. J’ai pris beaucoup de poids… Ma fille me dit qu’il faut faire quelque chose, qu’elle ne me reconnaît pas. » 

Le médecin du plateau, Patrice Bessi, reconnaît
que cet isolement a provoqué des états dépressifs. PB

La mort dans l’âme, Denise partira… Des personnes en détresse, Patrice Bessi, médecin, en rencontre quasiment tous les jours. Lui aussi vit sur les hauteurs. Et si sa présence rassure de nombreux voisins, elle ne suffit pas à soigner tous les troubles. L’homme le confirme : « Il y a pas mal d’états dépressifs. Les gens sont à bout. Une poignée de personnes ont eu des réactions violentes. Elles ne veulent pas d’aide, se sentent démunies, s’enferment dans une sorte de mutisme… » Affichée dans le bureau de Jacques Denaix, une citation de Léonard de Vinci résume l’ambiance : « Ne pas prévoir, c’est déjà gémir. »

A l'entrée du hameau, l'enfilade de boîtes aux lettres, désespérément vides... PB


19 avril 2018

A Montpellier III, c'est le temps des cerises


Depuis le 27 mars, les grévistes occupent des bâtiments pour protester contre la loi Vidal. Pas un blocus, mais une “occupation active” : cours substitutifs, autogestion, débats d’idées… L’occasion pour une poignée d’étudiants et d’enseignants d’y jeter les bases de l’université “rêvée”.
(Paru le 19 avril 2018, Marianne)

Photo d'illustration, (Gratisography - Ryan Mc Guire)

Vu de l’extérieur, rien d’inhabituel. Un petit flux d’étudiants rallie les principaux axes de l’université Montpellier-III Paul-Valéry, comme si tout était rentré dans l’ordre à quelques jours des vacances scolaires. Un semblant de routine, rapidement troublé par une bonne d’odeur de légumes frais qui émane du parvis de l’amphi A. Robin, Marcel et les autres coupent, émincent, cisèlent… En fond sonore : Surfin’USA, des Beach Boys. « L’association Comae nous donne de beaux légumes, pas des périmés… C’est sa façon à elle de nous soutenir », sourit Marcel. Comme chaque jour depuis quatre semaines, l’équipe délivre de 50 à 100 repas vegan à prix libre. De quoi nourrir les plus affamés des révoltés qui, depuis la grève illimitée votée le mardi 27 mars contre la sélection à l’université, tentent d’instaurer un « coup d’Etat » dans l’établissement. « Coup d’Etat »… Si l’expression est exagérée, l’ampleur prise par le mouvement est bien réelle. Alors qu’un petit groupe de militants tentait de faire entendre ses craintes sur la loi Vidal depuis l’automne - pas plus de 50 au mois de février -, la radicalité a grimpé en flèche à la mi-mars. Pas de violence certes, mais des moyens et des codes empruntés à des luttes sociales historiques du genre « commune » ou « zone à défendre »… « Lors de la grève du 15 mars, on a réussi à bloquer l’université à 19 ! Près de 1 200 étudiants sont venus dans l’amphi A pour savoir ce qu’il se passait, se réjouit Arnaud, 22 ans, engagé auprès de Solidaires. Et après quatre heures de débats et d’explications, une majorité a voté le blocage. C’était un beau moment. » Un forcing jugé aujourd’hui indispensable par les nouvelles recrues, et ce malgré leurs interrogations quant à la validation de leur semestre ! Coup de bol, grâce à une « indiscrétion », la petite bande a mis la main sur les 68 000 mails des enseignants, personnels et étudiants des deux universités de Montpellier. « Comme ça, on a les mêmes pouvoirs de communication que Patrick [Gilli, le président de l’université] », poursuit Arnaud. L’occasion de lui faire comprendre qu’un rapport de force a été instauré… L’apothéose, ils l’ont vécue lors de l’AG du 27 mars, lorsque plus de 2 500 étudiants se sont déplacés pour voter l’occupation illimitée. Une assemblée « flamboyante », s’exclame Augustin, étudiant en littérature italienne, et qui fait écho aux événements survenus cinq jours plus tôt quand un groupe encagoulé et armé s’est attaqué aux bloqueurs de la faculté de droit de Montpellier, qui étaient soutenus par bon nombre d’étudiants de « Paul-Va ». « Cette agression a attiré l’attention médiatique sur nous. On a pu développer notre discours, se félicite Augustin. On a pu expliquer que, pour nous, les coups de matraque des fascistes n’étaient pas pires que ceux de la police. Et, d’un coup, tous les projecteurs ont été tournés vers la mobilisation étudiante… » Sur les bancs de l’amphi, lors des débats quotidiens, pas de badge, ni d’autocollant. On y croise cependant des membres du syndicat Solidaires, du Syndicat de combat universitaire de Montpellier (Scum), et de l’Union nationale des étudiants de France (Unef ). Ici, d’ex-macronistes et des anarchistes luttent presque main dans la main. Le comité de mobilisation rassemble près de 150 membres actifs. Et, s’ils n’ont pas réussi à dénicher les clés des salles, « c’est pas vraiment un problème, sourit Arnaud. Beaucoup de personnels sont affiliés à la CGT, qui nous soutient. Quand on a besoin d’une salle, ils nous ouvrent… » Une aubaine, du moins tant que Patrick Gilli jouera la carte de l’apaisement. « Je crois surtout dans la vertu du dialogue », explique le président de la fac, qui refuse pour l’heure d’appeler les CRS à la rescousse pour évacuer les lieux. Le rapport de force se joue ailleurs…
Au quotidien, la bataille s’organise via les boîtes mail de la communauté universitaire et sur les réseaux sociaux. Récemment, les étudiants ont divulgué en AG ce message, signé Patrick Gilli, exhortant les UFR (unités de formation et de recherche) et les personnels administratifs à ne pas aller à la rencontre des jeunes grévistes : « Les discussions ou négociations, nécessaires, doivent se tenir à l’échelle de la présidence, seule instance légitime de représentation de l’ institution. » Une demande qu’il justifie par le souci de « s’assurer que les mêmes informations sont données à chacun ». Un vœu pieux… Car, le président le sait bien, non seulement les échanges existent, mais ils sont très nombreux. 
Depuis le lundi 19 mars, le comité de mobilisation a mis en place des cours substitutifs. «On a hésité avec le mot “alternatif ”… Mais il signifierait qu’une autre voie existe. Là, c’est la seule possible », raconte Emile, étudiant en arts plastiques. Une vingtaine d’enseignants volontaires ont proposé leurs services pour compléter cet emploi du temps bis, distribué à la manière d’un tract autour des amphis. Au programme : des interventions sur l’éducation populaire, le dessin au service des idées, les moyens historiques pour tenter de disqualifier les contestations sociales, ou encore le cinéma de Mai 68… Et les cours s’étirent parfois de 9 à 20 heures sans pause. « L’objectif de la lutte contre le plan étudiants, ce n’est pas de vider l’université, mais plutôt de profiter de ce moment pour lever le nez du guidon dans lequel nous sommes habituellement. Et réfléchir à l’université publique que nous voulons », explique Marc Lenormand, maître de conférences en études anglophones, syndiqué à SUD-Education. Claire Siegel, enseignante en arts plastiques, parle même d’«expérimentation» leur permettant de réfléchir « à d’autres modalités de transmission du savoir ».
Mais, en arrière-fond, la loi Vidal est en marche. Ces dernières semaines, le président a demandé à chaque filière de créer une commission d’examen des vœux dont la mission est d’observer et de classer les demandes d’orientation formulées par les lycéens pionniers de la plate-forme Parcoursup. A Montpellier, plusieurs disciplines – dont les départements d’études anglophones et d’arts plastiques – y ont opposé un refus catégorique. « Une dizaine de filières sur 49 au total », concède Patrick Gilli, qui ne souhaite pas faire de commentaire sur les raisons du conflit. Mais, en philosophie, les profs ont cédé, « par crainte de ne plus avoir d’étudiants à la rentrée prochaine, argue Aurélie Knufer, maître de conférences affiliée à SUD-Education. La plupart des enseignants de mon département sont très critiques vis-à-vis du plan Etudiants, mais nous avons eu la garantie orale du président que les départements qui n’étaient pas en tension pourraient ne pas avoir à classer les dossiers… » Dans quelques jours, tandis que quelque 15 000 étudiants passeront leurs partiels à distance, les bloqueurs hisseront un drapeau noir détournant le logo de la faculté près des grilles de l’entrée, troquant le mot « université » pour celui de « commune »…

13 avril 2018

Le djihad à Lunel, une cicatrisation douloureuse



Le docu-fiction “Prêcheur de lune” met en lumière le phénomène du djihadisme lunellois pour la toute première fois. Un projet qui exacerbe les tensions entre ceux qui souhaitent ouvrir le débat et les partisans de l’oubli. 
(Publié le 13 avril 2018, Marianne)

Eddy Garonne, comédien, Mimoun Haji, réalisateur, Kheloufi Aguili, scénariste,
Marc Montelon, comédien, et Tahar Akermi, coordinateur.


 Le générique défile. Fin. Dans la salle Castel, où vient d’être projeté en avant-première le docu-fiction Prêcheur de lune, les lumières se rallument sur des spectateurs ébahis. Ils ont sursauté aux cris perçants d’Omar, l’un des personnages : « Tu comprends rien, mais c’est pas ça, l’islam ! Ils nous ont menti ! » Une demi-heure d’émotion intense. Ce lundi 2 avril, Lunel (Hérault) a tenté de conjurer le passé. Au micro qui se tendait après le film pour une séance de questions-réponses, on a surtout rendu hommage au réalisateur, Mimoun Hadji : « Je voulais d’abord vous remercier »… Comme si ces Lunellois désespéraient d’attendre. Pour la première fois, le court-métrage a mis le doigt là où ça fait mal. En toile de fond, il y a le départ – bien réel – d’une vingtaine de jeunes pour rejoindre les rangs de Daech en Syrie, en 2013 et 2014, où près de la moitié d’entre eux y ont perdu la vie. Dans les rangs desquels pourrait compter Omar… Dans le film, le jeune homme revient de l’enfer syrien : là-bas, il a vu s’effondrer en quelques semaines tous les mythes véhiculés par la propagande islamiste, auxquels il a cru dur comme fer, pour ne laisser place qu’à la peur et au chaos. Omar retrouve François, un converti fraîchement radicalisé, prêt à quitter à son tour ce pays de « mécréants » qui l’a vu naître. Trente minutes pendant lesquelles la tension va crescendo vers un but unique : décourager chez les jeunes toute velléité de djihad ! Mais, diffusé le 5 avril, alors que s’ouvrait le procès de cinq enfants de Lunel pour « association de malfaiteurs à visée terroriste », Prêcheur de lune a ravivé les plaies. 
Le projet a germé fin 2016, lors d’une discussion autour des vidéos de la campagne du gouvernement « Stop djihadisme » dans les locaux de l’association locale Arts et cultures. « On parlait avec des jeunes, et tout le monde était d’accord pour dire qu’on ne se reconnaissait pas dans cette campagne de lutte contre la radicalisation. Et puis on s’est demandé : nous, comment nous ferions les choses ? » confie Kheloufi Aguili, le scénariste. Lors des six premiers mois, le scénario a été ébauché dans la stricte intimité de l’association. Le psychologue Nasser Raïs et le sociologue Rémi Lemaître ont partagé leurs expertises, alimentées par le témoignage de nombreux jeunes Lunellois proches d’Arts et cultures. « On n’a pas essayé d’inventer quelque chose, précise Mimoun Hadji. On a voulu être au plus près de la réalité. » Un peu trop près peut-être… Dans cette cité de 27 000 âmes, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre dès le début du tournage. « J’ai d’abord senti le regard des gens… Moi, je ne suis pas de Lunel, je suis de Nîmes, mais, rapidement, j’ai compris qu’on dérangeait, poursuit Mimoun Hadji. On avait l’impression de remuer le couteau dans la plaie. » Un pressentiment qui se confirme, dès le courant du mois de mai 2017. Un jour où l’équipe se réunit dans le local de l’association, un automobiliste freine brusquement devant la vitrine. « Il a ouvert sa fenêtre, nous a dit sur un ton ironique que c’était bien ce qu’on faisait, et puis de faire attention, que ça pourrait mal tourner », confie Atef Ben Attaya (Youssef dans le film qui avec son ami Omar tente de dissuader François de rejoindre Daech). Cette « menace », Tahar Akermi la prend au mot. Fondateur d’Arts et cultures et médiateur dans la cité pescalune depuis plus de trente ans, il sait combien ces départs en Syrie et la déferlante médiatique qui a suivis ont éreinté la ville et fracturé la population. « Certains préfèrent mettre une chape de plomb sur toute cette histoire. Mais ce n’est pas la solution », assure-t-il. Pourtant, cet homme de conviction en a personnellement fait les frais. Son épouse, venue chercher ses enfants à la sortie de l’école, est mise en garde par une amie. Celle-ci lui suggère de convaincre Tahar d’abandonner le projet… Puis un copain du médiateur l’appelle, pour lui dire que tout Lunel est en ébullition, qu’on ne parle plus que du film, qu’il est peut-être encore trop tôt… Dans cette ambiance délétère, le réalisateur se laisse envahir par le doute. Tahar se souvient : « Un soir, Mimoun m’a téléphoné vers minuit, il se demandait s’il fallait vraiment continuer… Je lui ai dit : “On ne lâche pas l’affaire !” » Ces pressions qui émanaient essentiellement de la communauté musulmane, ont instillé un étrange sentiment de trahison au sein de l’équipe du film. Comme si elle transgressait un tabou. « Mon rôle est de faire du cinéma, pas de peiner les gens. J’avais envie de leur dire : “Je suis musulman, je suis comme vous… Je suis musulman et je ne veux pas non plus qu’on m’associe à tout ça” », confie Mimoun Hadji. Alors pour désamorcer la situation, en juin dernier, le réalisateur et ses acolytes convient le nouvel imam de la mosquée, Saïd Aït Laama, recruté en septembre 2016. Immédiatement, le religieux s’affiche en soutien inconditionnel. Ce lundi 2 avril, après la projection de Prêcheur de lune, Saïd Aït Laama prendra le micro pour dire combien, dans ces drames, les responsabilités sont «partagées». « Ce film nous incite à être dans l’action », lance-t-il. Jamel Benabdelkader, président de l’Union des musulmans de Lunel qui dirige la mosquée, poursuit : « Pour nous, l’important était de connaître l’intention du film. Ce sujet est non seulement tabou, mais il nous prend aux tripes. Parce que nous avons été touchés dans notre âme.» Des acquiescements salutaires pour les auteurs de Prêcheur de lune, mais qui dénotent encore dans le paysage lunellois. Car, du côté des élus, on fait profil bas. Le seul « officiel » à être présent à l’avant-première du docu-fiction, sera Claude Barral, vice-président (PS) du conseil départemental de l’Hérault. C’est aussi le seul qui mettra la main à la poche, subventionnant le projet à hauteur de 2 000 €. Une somme qui s’est avérée nécessaire pour remplacer une caméra tombée en panne. La majorité municipale (divers droite) n’a, en revanche, pas l’intention de regarder dans le rétroviseur. Sollicité, le maire, Claude Arnaud, s’est muré dans le même silence que lors des dramatiques annonces de 2014. Dans les couloirs de la mairie, on estime encore que ces événements ont « été grossis », et qu’il y a « des sujets qu’on ne préfère pas commenter ». En septembre dernier, la ville passait même à l’offensive, avec une campagne d’affichage entre Montpellier et Nîmes, pour vanter ses mérites et tourner la page. « Ne cherchez plus la face cachée de Lunel ! » sommait le communiqué.