Quatorze mille mineurs étrangers ont
été accueillis en France en 2018, contre 2 555 en 2013. Lorsqu’ils
arrivent, les éducateurs doivent leur donner un âge. Mission
délicate, et fondamentale, dont dépendra leur sort ensuite.
“Marianne” s’est glissé aux côtés de ces professionnels.
Reportage.
(Paru le 7 décembre 2018 dans Marianne)
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| Les MNA viennent essentiellement de Guinée
(29 %), de Côte-d’Ivoire (17 %) ou du Mali (16 %). Photo Alain Tendero/Divergence |
Mains emmêlées, épaules crispées,
pieds remuants, le corps de Moussa tout entier semble pétri
d’angoisse. Tandis que Léa, l’éducatrice, lui explique l’enjeu
de ce premier entretien, le jeune Malien la joue franco : « Moi,
je suis 18 ans dans deux mois. Mais on m’a dit que je pouvais quand
même venir ici. » Ici, c’est le local de L’Avitarelle, à
Montpellier, une association missionnée par le conseil départemental
de l’Hérault pour évaluer l’âge présumé des mineurs non
accompagnés (MNA). Le but : s’assurer de leur minorité pour
qu’ils bénéficient de l’aide sociale à l’enfance. Un
processus mis en place avec l’arrivée massive de MNA ces deux
dernières années. D’après le ministère de la Justice, 95 % de
ces jeunes sont des garçons, âgés de 16 ans en moyenne. Ils
viennent majoritairement de Guinée (29 %), de Côte-d’Ivoire (17
%) et du Mali (16 %). « Je te sens nerveux, détends-toi, rassure
Léa. Si tu n’as pas encore 18 ans, tu as le droit d’être là,
mais la suite risque d’être compliquée. Il va falloir que tu sois
courageux et patient. »
Des jeunes comme Moussa, les cinq
éducateurs de L’Avitarelle en évaluent une douzaine chaque
semaine. Un premier moment décisif pour ces mineurs présumés,
fraîchement débarqués sur le territoire national. Car ils ont cinq
jours pour raconter leur histoire et convaincre les éducateurs de
leur sincérité. Après quoi, deux scénarios se profilent : soit
les éducateurs font part de leur certitude concernant l’âge
donné, soit ils émettent des doutes. Et dans ce deuxième cas, les
départements transmettent les demandes aux procureurs, qui finissent
souvent par ordonner la réalisation de radiographies osseuses
pouvant mener aux cases prison et expulsion. L’heure est grave
donc. Lors de ces tête-à-tête intimes, si l’enfant se dévoile,
il pèse chaque mot.
L’intime conviction plutôt que la
vérité
Mais, au-delà des sourires
bienveillants, c’est l’arrêté du 17 novembre 2016 qui fixe les
modalités d’évaluation de ces jeunes. État civil, composition
familiale, conditions de vie, parcours migratoire, projet… Autant
d’éléments susceptibles d’alimenter les conclusions des
éducateurs, mués en «évaluateurs» par la force des
textes. Léa fait partie de l’aventure depuis début 2017. Et ce
sont souvent d’étonnantes coïncidences qui lui mettent la puce à
l’oreille. « Par exemple, quand c’est le 8e jeune qui me
raconte qu’il a failli être kidnappé par ses cousins, parce que
son oncle voulait piquer les terres de son père, je me pose des
questions. » Même surprise lorsque près de 10 jeunes, à
quelques semaines d’intervalle, annoncent être nés le 1er janvier
2001… Une vague observée par l’équipe l’an passé, et qui
avait précédé un autre curieux millésime d’enfants nés le 3
mars 2003… « Evidemment, toute l’évaluation ne va pas
reposer que sur ça, mais j’imagine qu’on leur a dit de donner
ces dates parce qu’elles sont faciles à retenir, et pour être sûr
d’être pris en charge en tant que mineur… » Directrice
adjointe de L’Avitarelle, Elisabeth Nice-Pointis tient cependant à
balayer tout amalgame fâcheux avec un travail policier : « Nous,
nous ne sommes pas à la recherche de preuves. Nous sommes plutôt
dans la vraisemblance, dans l’intime conviction. Pour autant, nous
ne sommes pas certains d’avoir la vérité à la fin, et ce n’est
pas notre travail. »
Tandis que des bruits de vaisselle
annoncent l’heure du déjeuner, Idrissa peine à décrocher son
regard des dessins scotchés au mur. Des bateaux, des secours, des
gilets orange, beaucoup d’eau… « Quand je vois ça, ça me
rappelle des choses… Je me demande comment je suis arrivé
jusqu’ici. Je me souviens de toute cette eau ! C’était la
première fois que je voyais la mer… J’étais assis au bord du
Zodiac. Si j’avais juste levé mon pied, j’étais dans l’eau.
Je ne sais même pas nager », raconte l’Ivoirien de 16 ans.
Tout au long de la semaine, à Montpellier, l’évaluation se niche
dans chaque détail. Lors des repas, pendant les moments de jeux
partagés, ou encore à l’occasion de sorties… Ce midi, l’appétit
n’est pas au beau fixe, et les barquettes de penne à la viande,
toutes à moitié pleines. L’estomac en vrac, Idrissa n’en avait
même pas retiré l’opercule quand il s’est rué vers l’évier
pour nettoyer son assiette et celles de ses camarades. « Si tu
laves la vaisselle aujourd’hui, demain tu ne le feras pas»,
explique Caroline, une éducatrice. « Si, je vais la faire tous
les jours », coupe-t-il. « Non, il faut tourner ! » A
la lumière de son parcours, les réactions d’Idrissa sont
limpides. Un père disparu, une mère malade. A 10 ans, il est placé
chez un oncle autoritaire et violent. Lors de ses entretiens, le
jeune homme se confie. « Les enfants de ton oncle, ils allaient à
l’école, eux ? » s’enquiert Léa. « Oui. » «
Et comment était la femme de ton oncle ? » poursuit-elle. «
Elle, elle est grave. Elle est méchante. Elle me faisait travailler
aux champs d’ignames. A la maison, elle me faisait laver les
habits, les assiettes, elle m’insultait. » Totalement
irréfléchi, son départ s’est précipité après le coup de trop.
Idrissa tend vers Léa un pouce déformé par les cicatrices : «
Mon oncle voulait que je retourne aux champs alors que j’étais
malade. J’ai refusé. Il a pris un morceau de bois pour me frapper.
J’ai mis ma main pour protéger ma tête, mais il m’a fait très
mal.»
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| Pour pouvoir bénéficier de l'aide sociale à l'enfance, les jeunes doivent prouver leur minorité. Photo Alain Tendero/Divergence |
Entre bienveillance et devoir
Après deux heures d’entretien, la
relâche. Le garçon se lève, un peu sonné par l’exercice. Il
essuie ses mains moites sur un treillis serré, seul et unique
pantalon en sa possession depuis la traversée. Puis il rejoint ses
camarades près de la PlayStation, côté salon, où se joue un
«Colombie-Argentine» haletant. « C’est un parcours classique
en Afrique subsaharienne, résume Léa. Quand un enfant vit dans un
autre foyer, ça se passe rarement bien. D’ailleurs, on comprend
mieux pourquoi il voulait absolument faire la vaisselle ce midi et
toute la semaine. » Un vieux réflexe, en somme.
Entre deux entretiens, dans les bureaux
de L’Avitarelle les éducatrices chuchotent, partagent,
s’interrogent… Malgré la difficulté du job, elles tiennent à
l’effectuer dans le plus strict respect de l’éthique et de la
loi. Et si leur bienveillance ne fait aucun doute, elles se sentent
prises entre deux feux. A commencer par celui des militants d’extrême
droite. En juin 2017, à Montpellier, des membres de la Ligue du Midi
ont saccagé les locaux de l’association Raih, qui, à l’époque,
procédait aussi à des évaluations de MNA pour le compte du
département. Dans leur bouche, le message est clair : « Pas de
subvention pour financer l’invasion ! » Une action
nauséabonde, qui a suscité quelques angoisses au sein de
L’Avitarelle. Désormais, les éducatrices font profil bas. Pas de
photos, pas d’adresse, pas de nom…
Le second feu provient de la colère de certains éducateurs, qui leur reprochent de faire le « sale boulot ». L’été dernier, lorsque la directrice adjointe de l’association a publié une offre d’emploi sur les réseaux sociaux pour étoffer l’équipe, elle ne s’attendait pas à cette avalanche de commentaires inquisiteurs. « Certains nous ont dit que c’était un boulot de flic. On nous a dit qu’on était payés par les pouvoirs publics pour leur donner bonne conscience. L’image n’est pas gratifiante, mais heureusement le boulot l’est. Et au final, la plupart du temps nous n’avons pas de doute sur l’âge. Je ne crois pas qu’on ait plus de 30 % de fraudeurs», confie Elisabeth Nice-Pointis. En fil rouge, les éducatrices tentent de toujours garder en tête leur mission première comme un leitmotiv. « Je me raccroche au fait que nous avons des places pour mineurs, et qu’elles doivent revenir aux mineurs », martèle Léa. Mais, en dépit des apparences, il arrive aussi que le doute les assaille. Et dont on connaît déjà les conséquences pour le mineur présumé. « Pour la santé mentale des éducateurs, il vaut mieux ne pas savoir ce qu’il se passe après, concède Elisabeth Nice-Pointis. Cette mission nous met dans une situation d’arbitrage parfois difficile à assumer. Mais il faut dire la faillibilité de notre métier. On n’a pas la science infuse. »
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| Entre deux entretiens, les jeunes s'autorisent quelques moments de détente. Photo Alain Tendero/Divergence |
Le second feu provient de la colère de certains éducateurs, qui leur reprochent de faire le « sale boulot ». L’été dernier, lorsque la directrice adjointe de l’association a publié une offre d’emploi sur les réseaux sociaux pour étoffer l’équipe, elle ne s’attendait pas à cette avalanche de commentaires inquisiteurs. « Certains nous ont dit que c’était un boulot de flic. On nous a dit qu’on était payés par les pouvoirs publics pour leur donner bonne conscience. L’image n’est pas gratifiante, mais heureusement le boulot l’est. Et au final, la plupart du temps nous n’avons pas de doute sur l’âge. Je ne crois pas qu’on ait plus de 30 % de fraudeurs», confie Elisabeth Nice-Pointis. En fil rouge, les éducatrices tentent de toujours garder en tête leur mission première comme un leitmotiv. « Je me raccroche au fait que nous avons des places pour mineurs, et qu’elles doivent revenir aux mineurs », martèle Léa. Mais, en dépit des apparences, il arrive aussi que le doute les assaille. Et dont on connaît déjà les conséquences pour le mineur présumé. « Pour la santé mentale des éducateurs, il vaut mieux ne pas savoir ce qu’il se passe après, concède Elisabeth Nice-Pointis. Cette mission nous met dans une situation d’arbitrage parfois difficile à assumer. Mais il faut dire la faillibilité de notre métier. On n’a pas la science infuse. »
Errances hexagonales
Les cheveux tout ébouriffés, les yeux
imbibés de sommeil, Salman ne s’est pas encore remis du voyage. Ce
Pakistanais longiligne à qui l’on donnerait 14 ans revient tout
juste d’un périple long et dense, fait de trajets de dix heures,
avec une dizaine d’autres migrants entassés dans un véhicule cinq
places, et d’escales iraniennes « à 50 dans un petit
appartement ». « La pièce était assez grande ? Vous
pouviez vous allonger ? » demande Caroline, son évaluatrice. «
Il n’y avait rien du tout. Ni table, ni chaise. On était par terre
», rétorque-t-il en pachtou, sous le regard médusé de son
interprète. « A ce moment-là, comment te sentais-tu ? » «
Stressé. Surtout quand j’ai vu tout ce monde. On ne pouvait
pratiquement pas bouger, j’avais peur de devoir y rester trop
longtemps. Et j’avais peur que nous soyons tous obligés de prendre
le même camion… » Le lendemain, ce sont en fait six
camionnettes qui les embarquent en direction de la Turquie. «
Trois paquets de pains ronds», un peu de « ketchup »,
et Salman se laissait peu à peu guider vers la France.
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| Etat civil, composition familiale, parcours migratoire... les éducateurs de l'Avitarelle relèvent chaque détail. Photo Alain Tendero/Divergence |
« Depuis que je fais ce travail, je
ne regarde plus les actualités de la même manière », confie
Julie. Lorsque l’éducatrice a rejoint l’équipe de L’Avitarelle,
au mois d’août, cette mission «émotionnellement chargée»
ne l’a pas rebutée. La seule question qu’elle s’est posée
concernait la qualité et la quantité de travail. Il faut dire que
ces travailleurs sociaux ne suivent pas de formation particulière,
avant de se lancer dans l’évaluation. Alors, forcément, la
rigueur des conclusions fluctue d’une structure à l’autre. A la
Cimade, Violaine Husson pointe des rapports trop souvent « à
charge ». « La suspicion de fraude est quasiment
systématique pour les 15 à 18 ans. Nous avons récupéré des
évaluations hallucinantes où il était reproché à l’enfant de
bien s’exprimer, d’avoir un discours trop européanisé,
d’utiliser le mot “Zodiac” plutôt que “bateau”, et d’en
conclure qu’il avait été à l’école, donc qu’il était
majeur… » D’après la militante, certains secteurs traînent
de mauvaises réputations. Des départements mettent en doute les
évaluations effectuées par leurs voisins ; d’autres stoppent
simplement leur mission d’évaluation et de mise à l’abri
lorsqu’ils n’ont plus assez de places d’accueil, forçant ces
mineurs présumés à poursuivre leur errance en direction de
départements moins saturés, ou plus cléments. Une institution de
la région parisienne aurait même fourni des billets de train à des
jeunes en direction… de Nantes ! A contrario, la Drôme, le
Val-d’Oise ou encore l’Hérault feraient partie des bons élèves.
Mais jusqu’à quand ? Car, lorsque l’information se partage, la
situation se corse. « Les jeunes y vont en masse, les
départements sont débordés, et ils ont de plus en plus de mal à
faire leur travail », résume Violaine Husson. Des
dysfonctionnements également relevés par les agents de la mission
MNA du ministère de la Justice… Au total, l’Assemblée des
départements de France estime qu’en 2018 près de 80 000
évaluations auront été effectuées, pour seulement 14 000 jeunes
reconnus mineurs ! Idrissa les rejoindra-t-il ?
Avant de conclure son rapport, Léa lui
demande : « Tu sais ce que tu voudras faire plus tard ? »
Et, comme pour conjurer ce chaos qui le poursuit depuis l’Afrique,
il répond : « Militaire. Il y a des ordres là-bas. C’est
direct tout le temps… »
***
L’âge, le nœud de la procédure
Dans son livre Pirate no 7, l’avocate Elise Arfi raconte l’histoire d’une descente aux enfers. Celle de Fahran, son client, un Somalien de 16 ans impliqué dans un acte de piraterie en 2011, lors duquel un navigateur français a été tué. Alors qu’il a été extradé vers la France, la justice refuse de reconnaître sa minorité. Mais pour l’avocate, elle ne fait aucun doute. « C’est surtout dans son attachement organique à sa mère que je perçois sa jeunesse, écrit-elle. Les autres Somaliens mis en examen dans ce dossier ont des épouses, des enfants. Fahran, lui, ne parle que de sa mère, qu’il évoque en pleurant : “Quand reverrai-je maman ?”, “Comment parler à maman ?”… Il a des hallucinations, croit l’entendre qui l’appelle, la voit surgir par la lucarne pourrie de sa cellule. » Durant ces quatre années de prison, le garçon est isolé. Perdu par ce langage qu’il ne comprend pas, et dans la brume de ces anxiolytiques qui peinent à faire taire ses angoisses. Suicides ratés. Paranoïa. Face aux alertes d’Elise Arfi, la justice et l’administration pénitentiaire restent de marbre et le privent des droits les plus fondamentaux de l’enfance. Conviction ou simple commodité ? Difficile à dire. Dans ce texte fort et intime, l’avocate fulmine : « Notre système carcéral a fabriqué un fou. »
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| Pirate n° 7, Elise Arfi, éditions Anne Carrière, 250 p., 15 €. |


















